Markus Zusak

La voleuse de livres - Tome 2

Ce livre est strictement rserv aux personnes dans lincapacit de lire un livre ordinaire.



Pour lisabeth et Helmut Zusak,
avec toute mon affection et mon admiration.


Sixime partie
Le porteur de rves

Avec :
le journal de la Mort - le bonhomme de neige - treize cadeaux - le livre suivant - le cauchemar du cadavre juif - un ciel de papier journal - un visiteur - un schmunzeler - et un dernier baiser sur des joues empoisonnes

Journal de la mort: 1942

C'tait une anne mmorable, comme l'an 79, ou l'anne 1346, pour n'en citer que deux. Par piti, oublions la faux, c'est d'un balai ou d'une serpillire dont j'avais besoin. Et de vacances.

Quelques petites vrits
Je n'ai pas de faux, ni de faucille.
Je ne porte une robe noire  capuche que lorsqu'il fait froid.
Et je n'ai pas cette tte de squelette que vous semblez prendre plaisir  m'attribuer. Vous voulez savoir  quoi je ressemble vraiment ?
Je vais vous aider. Allez vous chercher un miroir pendant que je poursuis.

J'ai l'impression de tout centrer sur ma personne en ce moment et de ne parler que de moi, moi et moi. Mes voyages, ce que j'ai vu en 1942. D'un autre ct, en tant qu'tre humain, vous devez savoir ce que c'est que d'tre tourn vers soi. En fait, ce n'est pas sans raison que j'explique ce que j'ai vu  cette poque-l. Car la plupart de ces vnements vont avoir des consquences pour Liesel Meminger. Ils rapprocheront la guerre de la rue Himmel, avec moi dans leur sillage.
J'ai eu nombre de tournes  faire, cette anne-l, de la Pologne  l'Afrique et retour, en passant par la Russie. Vous me direz que je fais mes tournes de toute faon, quelle que soit l'anne, mais parfois l'espce humaine aime acclrer les choses. Elle augmente la production de cadavres et des mes qui s'en chappent. Quant aux survivants, ils se retrouvent sans maison et je vois partout des sans-abri. Ils me poursuivent souvent pendant que j'erre dans les rues des villes dvastes. Ils me supplient de les emporter, sans se rendre compte que j'ai trop de travail pour cela.  Votre heure viendra , leur dis je, et j'essaie de ne pas regarder en arrire. Parfois, j'aimerais pouvoir leur rpondre :  Vous ne voyez pas tout ce que j'ai dj sur les bras ? , mais je ne le fais pas. Je me plains intrieurement tout en vaquant  mes tches, et, certaines annes, les mes et les corps ne s'additionnent pas ; ils se multiplient.

tat nominatif abrg de 1942
1. Les Juifs dsesprs  leur me dans mon giron, tandis que nous nous tenions sur le toit, prs des chemines fumantes.
2. Les soldats russes  n'emportant que peu de munitions et comptant sur celles des morts et des blesss.
3. Les cadavres dtremps chous sur le sable et les galets d'une cte franaise.

La liste est encore longue, mais j'estime pour le moment que trois exemples suffisent. Avec ces trois exemples, vous avez dj dans la bouche le got de cendres qui dfinissait mon existence cette anne-l.

Tant d'tres humains.
Tant de couleurs.

Ils continuent  m'habiter. Ils harclent ma mmoire. Je vois les tas immenses qu'ils forment, empils les uns sur les autres. L'air est comme du plastique, l'horizon comme de la colle en train de prendre. Le ciel est fait de gens, un ciel perc et qui goutte, tandis que des nuages cotonneux couleur de charbon battent comme des curs noirs.
Et puis...
Et puis il y a la Mort.
Moi, la narratrice.
Qui me fraie un chemin dans tout cela.
En surface : imperturbable, impassible.
En dessous : dfaite, dconcerte, dboussole.

En toute honntet (et je sais que j'ai tendance  trop me plaindre, actuellement), je ne m'tais pas encore remise de Staline, en Russie. La prtendue  seconde rvolution   l'assassinat de son propre peuple.
Et puis Hitler est arriv.
On dit que la guerre est la meilleure amie de la mort, mais j'ai une autre opinion l-dessus.  mes yeux, la guerre est comparable  un nouveau patron qui attend de vous l'impossible. Il est l, sur votre dos,  rpter sans arrt :  Il faut que ce soit fait, il faut que ce soit fait.  Alors, vous mettez les bouches doubles. Et le travail est fait. Pour autant, le patron ne vous remercie pas. Il vous en demande plus encore.
Souvent, j'essaie de me remmorer ce que j'ai vu de beau  cette poque. J'explore ma bibliothque d'histoires.
Je tends la main vers l'une d'elles.
Je crois que vous la connaissez dj  moiti, et, si vous me suivez, je vous montrerai le reste. Je vous montrerai la seconde moiti de la voleuse de livres.
Sans le savoir, celle-ci attend un certain nombre d'vnements auxquels je viens de faire allusion, mais elle vous attend aussi, vous.
Elle est en train de transporter un peu de neige dans un sous-sol.
Quelques poignes d'eau gele peuvent certes faire sourire quelqu'un, mais elles ne lui permettront pas d'oublier.
Retrouvons-la maintenant.

Le bonhomme de neige

Pour Liesel Meminger, le dbut de l'anne 1942 pourrait se rsumer  ceci :
Elle fta ses treize ans. Elle n'avait toujours pas de poitrine. Elle n'avait pas encore ses rgles. Le jeune homme du sous-sol tait maintenant dans son lit.

Q/R
Comment Max Vandenburg
arriva-t-il dans le lit de Liesel ?
En s'effondrant.

Les opinions divergeaient, mais pour Rosa Huberrnann, c'est  la Nol prcdente que tout avait commenc.
Le 24 dcembre avait t marqu par la faim et le froid, mais il y avait un bonus en ceci que personne n'tait venu sjourner chez eux. Hans junior tait sur le front russe et continuait de toute faon  refuser de voir sa famille. Trudy n'avait pu se librer que quelques heures et tait passe le week-end prcdant Nol. Elle partait avec la famille qui l'employait. Les vacances d'une tout autre classe d'Allemands.
La veille de Nol, Liesel apporta  Max une grosse poigne de neige en guise de cadeau.  Fermez les yeux et tendez les mains , dit-elle. Quand elle dposa la neige au creux de ses paumes, Max frissonna et se mit  rire. Les yeux clos, il la gota.
 C'est le bulletin mto du jour ?  demanda-t-il.
Liesel se tenait debout  ct de lui.
Elle lui toucha doucement le bras.
Il porta de nouveau un peu de neige  ses lvres.  Merci, Liesel. 
Ce fut le dbut d'un merveilleux Nol. Pas grand-chose  manger. Pas de cadeaux. Mais un bonhomme de neige dans leur sous-sol.
Aprs avoir apport  Max les premires poignes de neige, Liesel vrifia qu'il n'y avait personne au-dehors, puis elle rassembla tous les seaux et les rcipients qu'elle put trouver. Elle les remplit avec la glace et la neige qui recouvraient la petite portion d'univers qu'tait la rue Himmel. Ceci fait, elle les transporta dans le sous-sol.
Il faut tre juste : c'est elle qui, la premire, lana une boule de neige  Max. Lequel rpliqua en lui en envoyant une dans l'estomac. Il prit mme pour cible Hans Hubermann qui descendait les marches du sous-sol.
 Arschloch ! s'exclama Hans. Liesel, donne-moi des munitions. Un seau plein, s'il te plat !  Pendant quelques minutes, ils oublirent tout. Ils se retinrent de crier ou de s'interpeller, mais ils ne purent rprimer de petits clats de rire. Aprs tout, ils n'taient que des tres humains qui jouaient avec de la neige dans un sous-sol.
Papa contempla les rcipients encore pleins.
 Que fait-on du reste ?
 Un bonhomme de neige, rpondit Liesel, faisons un bonhomme de neige. 
Papa appela Rosa.
De l-haut, la voix familire dgringola :  Qu'est-ce qu'il y a encore, Saukerl ?
 Tu peux venir, s'il te plat ? 
Lorsque sa femme apparut en haut des marches, Hans Hubermann mit sa vie en pril en lui envoyant une boule de neige parfaitement constitue. Le projectile manqua sa cible et se dsintgra en heurtant le mur. Du coup, Maman eut une excuse pour dvider un chapelet de jurons. Elle descendit ensuite l'escalier et vint leur prter main-forte. Elle alla mme chercher des boutons pour les yeux et le nez de ce qui tait maintenant un bonhomme de neige d'une cinquantaine de centimtres de haut, plus un bout de ficelle pour la bouche, ainsi qu'une charpe et un chapeau.
 Un nain , avait dit Max.
 Que va-t-on faire quand il fondra ?  demanda Liesel.
Rosa connaissait la rponse.  Tu passeras la serpillire, Saumensch, et en vitesse.
 Il ne va pas fondre , dit Papa. Il se frotta les mains et souffla dedans.  Il gle, ici. 
Le bonhomme de neige fondit pourtant, mais il continuait  exister dans le souvenir de chacun. C'est sans doute la dernire vision qu'ils eurent au moment de s'endormir en cette veille de Nol. Les notes d'un accordon rsonnaient  leurs oreilles, un bonhomme de neige dansait devant leurs yeux, et Liesel entendait l'cho des dernires paroles qu'avait prononces Max prs du feu avant qu'elle n'aille se coucher.

Les souhaits de Nol de max Vandenberg
 Souvent, je souhaite que tout cela soit termin, Liesel, et puis voil que tu fais quelque chose du genre descendre au sous-sol avec un bonhomme de neige entre les mains. 

Malheureusement, cette nuit-l fut aussi celle o la sant de Max commena  dcliner srieusement. Les premiers symptmes, bnins en apparence, taient caractristiques. Il avait toujours froid et les mains moites. Il se voyait de plus en plus souvent en train de boxer avec le Fhrer. Il commena  s'inquiter vraiment lorsqu'il s'aperut qu'il ne parvenait pas  se rchauffer aprs avoir fait ses pompes et ses abdominaux. Il avait beau rester auprs du feu, il se sentait mal. Jour aprs jour, il perdait du poids. Son entranement ralentit et il s'effondra, la joue contre le sol dur du sous-sol.
Tout au long du mois de janvier, il parvint  tenir le coup, mais, dbut fvrier, son tat devint proccupant. Il avait du mal  se rveiller et dormait tard dans la matine prs du feu, la bouche tordue et les pommettes enfles. Quand on lui demandait s'il allait bien, il rpondait par l'affirmative.
Vers la mi-fvrier, quelques jours avant que Liesel ne fte ses treize ans, il arriva devant la chemine au bord de l'vanouissement et manqua tomber dans les flammes.
 Hans !  chuchota-t-il. Son visage se contracta, ses jambes se drobrent sous lui et sa tte heurta l'tui de l'accordon.
Aussitt, Rosa Hubermann abandonna la prparation de la soupe et se prcipita auprs de lui. Tout en lui soutenant la tte, elle aboya :  Liesel, ne reste pas les bras ballants. Va prendre des couvertures supplmentaires et mets-les sur ton lit. Quant  toi...  Papa arrivait.  Aide-moi  le relever et  le transporter dans la chambre de Liesel. Schnell !
Le visage de Hans Hubermann tait creus par l'inquitude. Ses yeux gris prirent un clat mtallique et il releva Max tout seul. Le jeune Juif tait aussi lger qu'un enfant.  Ne peut-on le mettre ici, dans notre lit ? 
Rosa avait dj envisag la question.  Non. Il faut garder les rideaux ouverts dans la journe, sinon, cela aurait l'air suspect.
 Trs juste. 
Ses couvertures sur les bras, Liesel regarda Hans emporter Max dans le couloir.
Pieds inertes et tte renverse en arrire. Il avait perdu une chaussure en route.
 Avance. 
Maman leur embota le pas en se dandinant.

Une fois Max dans le lit de Liesel, il fut recouvert de couvertures et soigneusement bord.
 Maman ? 
Liesel ne savait que dire d'autre.
 Qu'est-ce qu'il y a ?  Vu de derrire, le chignon serr de Rosa Hubermann tait impressionnant. Il sembla se rtracter un peu plus lorsque sa propritaire rpta la question.  Qu'est-ce qu'il y a, Liesel ? 
Liesel se rapprocha de Rosa, redoutant la rponse.  Il est vivant ?  Le chignon acquiesa.
Rosa se retourna.  Dis-toi bien que je n'ai pas pris cet homme chez moi pour le voir mourir, affirma-t-elle avec force. Compris ? 
Liesel hocha affirmativement la tte.
 Et maintenant, file. 

Dans le couloir, Papa la serra dans ses bras. 
Elle en avait terriblement besoin.

Plus tard, elle entendit Hans et Rosa qui parlaient dans le noir. Rosa l'avait installe dans leur chambre et elle dormait par terre prs de leur lit, sur le matelas qu'ils avaient remont du sous-sol. (Ils avaient craint un moment qu'il ne soit contamin, mais ils en taient venus  la conclusion que tel n'tait pas le cas. Max n'avait pas attrap de virus. Ils se bornrent donc  mettre des draps propres.)
Pensant Liesel endormie, Maman exprima son opinion.
 C'est ce foutu bonhomme de neige, chuchota-t-elle. Je suis sre que tout est venu de l. Quelle ide de s'amuser avec de la glace et de la neige dans ce sous-sol glacial ! 
Papa avait une approche plus philosophique.  Rosa, tout est venu d'Adolf Hitler.  Il se redressa.  Allons voir comment il va. 
Cette nuit-l, il y eut sept visites dans la chambre de Max.

Feuille de passage des visiteurs de Max Vanderburg
Hans Hubermann : 2 fois
Rosa Hubermann : 2 fois
Liesel Meminger : 3 fois

Au matin, Liesel alla chercher le carnet de croquis de Max au sous-sol et le dposa sur sa table de nuit. Elle avait honte d'y avoir jet un il l'an pass, et, cette fois, elle le garda hermtiquement ferm, par respect.
Lorsque Hans Hubermann entra, elle ne se retourna pas vers lui, mais s'adressa au mur, par-dessus Max Vandenburg.  Pourquoi ai-je apport toute cette neige ? interrogea-t-elle. Tout est venu de l, n'est-ce pas, Papa ?  Elle joignit les mains, comme dans une prire.  Pourquoi ai-je eu besoin de construire ce bonhomme de neige ? 
Papa resta sur ses positions.  Liesel, tu en as eu besoin , dit-il.

Pendant des heures, elle resta auprs de Max, qui dormait, parcouru de frissons.
 Ne mourez pas, murmura-t-elle, s'il vous plat, Max, ne mourez pas. 
C'tait le second bonhomme de neige qu'elle voyait fondre sous ses yeux. Sauf que celui-ci tait diffrent. C'tait un paradoxe.
Plus il se refroidissait, plus il fondait.

Treize cadeaux

C'tait l'arrive de Max, revisite.
Les plumes redevenues brindilles. Le visage lisse redevenu rugueux. La preuve qu'elle attendait tait l. Il tait vivant.

Les premiers jours, elle lui parla, assise auprs de lui. Le jour de son anniversaire, elle lui dit qu'il devait se rveiller, car il y avait un norme gteau dans la cuisine.
Il n'y eut pas de rveil.
Il n'y avait pas de gteau non plus.

Un extrait nocturne
Bien plus tard, j'ai pris conscience
que je m'tais rendue  cette poque
au 33, rue Himmel.
Ce devait tre  l'un des rares moments
o la fillette n'tait pas auprs de lui,
car je n'ai vu qu'un homme allong
dans un lit.
Je me suis agenouille.
Au moment o j'allais glisser mes mains
 travers les couvertures,
j'ai senti un renouveau, une force contraire
qui repoussait mon poids.
Je me suis retire.
Avec tout le travail qui m'attendait,
c'tait bon d'tre combattue
dans cette petite pice obscure.
Je me suis mme offert un petit moment de
srnit, les yeux clos, avant de sortir.

Le cinquime jour, il y eut pas mal d'agitation, car Max ouvrit les yeux, quoique brivement. Ce qu'il vit surtout (et quelle vision effrayante ce dut tre de prs !), ce fut Rosa Hubermann qui tentait de lui enfourner une cuillere de soupe dans la bouche.  Avalez, lui conseilla-t-elle. Ne pensez  rien, avalez.  Ds qu'elle repassa le bol  Liesel, la fillette tenta d'apercevoir de nouveau le visage de Max, mais la croupe de Maman bouchait la vue.
 Il est toujours veill ? 
Lorsqu'elle se retourna, Rosa n'eut pas  rpondre.

Aprs pratiquement une semaine, Max se rveilla  nouveau. Cette fois, Liesel et Papa taient  son chevet lorsqu'il mit un grognement. Hans Hubermann se pencha en avant et faillit tomber de sa chaise.
Liesel poussa une exclamation.  Restez veill, Max, restez veill , dit-elle.
Il la regarda sans la reconnatre. Ses yeux la considraient comme si elle tait une nigme. Puis ils se refermrent.
 Papa, que s'est-il pass ? 
Hans s'adossa de nouveau  son sige.
Plus tard, il lui suggra de lire quelque chose  Max.  Tu lis beaucoup, ces temps-ci, mme si l'on se demande d'o vient ce bouquin.
 Je te l'ai dit, Papa. C'est l'une des bonnes surs de l'cole qui me l'a donn. 
Hans leva les mains.  Je sais, je sais.  Un soupir.  Simplement...  Il choisit soigneusement ses mots.  Ne te fais pas prendre. 

 dater de ce jour, Liesel lut  haute voix Le Siffleur  Max tandis qu'il occupait son propre lit. Malheureusement, elle devait sauter des chapitres entiers, car le livre avait mal sch et des pages restaient colles. Elle s'obstina pourtant, et, bientt, elle parvint aux trois quarts du volume, qui comportait trois cent quatre-vingt-seize pages.
Chaque jour, elle se htait de rentrer  la maison aprs l'cole, dans l'espoir que l'tat de Max se soit amlior.
 Est-ce qu'il s'est rveill ? Est-ce qu'il a mang ?
 Retourne dehors, la supplia Maman. Tu es un moulin  paroles et a me tourne la tte. Va jouer au football dans la rue, au nom du ciel !
 Entendu.  Liesel resta sur le seuil.  Mais viens me chercher s'il se rveille, hein ? Fais comme si tu avais dcouvert que j'avais fait une btise et hurle-moi aprs. Tout le monde croira que c'est vrai, je t'assure. 
Rosa elle-mme ne pouvait que sourire en l'entendant. Les mains sur les hanches, elle dclara  Liesel qu'elle avait encore l'ge de recevoir une bonne Watschen pour son insolence.  Et marque un but, ajouta-t-elle, sinon, ce n'est pas la peine de rentrer !
 Bien sr, Maman.
 Disons deux buts, Saumensch !
 Oui, Maman.
 Et arrte de rpondre ! 
Liesel faillit rpliquer, mais elle prfra se prcipiter dans la rue boueuse pour jouer contre Rudy. Celui-ci l'accueillit comme  l'accoutume tandis qu'ils se disputaient le ballon.  Ben, il tait temps, pauvre pomme. O t'tais passe ? 
Une demi-heure plus tard, lorsque l'une des rares voitures qui circulaient dans la rue Himmel roula sur le ballon, Liesel eut l'ide d'un premier cadeau pour Max Vandenburg. Jugeant le dommage irrparable, les enfants rentrrent chez eux et le ballon resta sur la chausse glace. Liesel et Rudy se penchrent sur son cadavre. Un trou semblable  une bouche s'ouvrait sur son ct.
 Tu le veux ?  demanda Liesel.
Rudy haussa les paules.  Que veux-tu que je fasse de cette merde de ballon crev ? On ne pourra plus le gonfler, hein ?
 Tu le veux ou non ?
 Non, merci.  Rudy le poussa d'un pied prcautionneux, comme un animal mort. Ou qui pouvait l'tre.
Tandis qu'il rentrait chez lui, Liesel ramassa le ballon et le mit sous son bras. Rudy l'interpella :  H, Saumensch !  Elle attendit.  Saumensch !
Elle s'adoucit.  Quoi ?
 J'ai un vlo qui n'a plus de roues, si a t'intresse.
 Mets-le-toi o je pense. 
La dernire chose qu'elle entendit fut le rire de ce Saukerl de Rudy Steiner.

Dans la maison, elle se dirigea vers la chambre et alla dposer le ballon au pied du lit de Max.
 Je suis dsole, dit-elle, ce n'est pas grand-chose. Mais quand vous vous rveillerez, je vous dirai comment a s'est pass. Vous ne pouvez pas imaginer comme le temps tait gris. La voiture n'avait pas allum ses phares et elle a cras le ballon. L-dessus, le conducteur est sorti et il nous a hurl dessus. Et ensuite, il nous a demand son chemin. Quel culot ! 
Elle avait envie de crier :  Rveillez-vous ! 
Ou de le secouer.
Elle n'en fit rien.
Elle se contenta de contempler le ballon et son cuir tout aplati. Ce fut le premier d'une srie de cadeaux.

Cadeaux 2  5
Un ruban, une pomme de pin.
Un bouton, un galet.

Le ballon de foot lui avait donn une ide.
Dsormais,  chaque fois qu'elle allait  l'cole ou qu'elle en revenait, elle regardait autour d'elle, en qute d'un objet qui puisse avoir un intrt pour un homme en train de mourir. Au dbut, elle se demanda pourquoi cela avait une telle importance. Comment quelque chose d'aussi insignifiant pouvait-il rconforter quelqu'un ? Un ruban dans le caniveau. Une pomme de pin dans la rue. Un bouton ngligemment pos contre le mur d'une salle de classe. Un galet du bord de l'eau. Tout cela, au fond, tait la preuve qu'elle tenait  Max et ces objets leur fourniraient un sujet de conversation lorsqu'il sortirait de l'inconscience.
Quand elle tait seule, elle inventait ces conversations.
 Qu'est-ce que c'est que ces babioles ? disait Max.
 Des babioles ?  Dans son imagination, elle tait assise sur le bord du lit.  Ce ne sont pas des babioles, Max. C'est ce qui a fait que vous vous tes rveill. 

Cadeaux 6  9
Une plume, deux journaux.
Une enveloppe de bonbon. Un nuage.

La plume, ravissante, tait coince dans les gonds de la porte de l'glise, rue de Munich. Elle pointait son nez de guingois et Liesel se prcipita  son secours. Sur la gauche, les fibres taient lisses, mais la partie droite tait faite de bords dlicats et de sections de triangles dchiquets. Impossible de la dcrire autrement.
Les journaux sortaient du fond glac d'une poubelle (inutile d'en dire plus) et l'emballage du bonbon tait aplati et fan, marqu par des traces de pas.
Quant au nuage...
Comment offrir  quelqu'un un morceau de ciel ?
Vers la fin fvrier, elle se trouvait dans la rue de Munich quand un norme nuage apparut au-dessus des collines, tel un monstre blanc. Il escaladait les montagnes. Le soleil fut clips et,  sa place, une bte blanche au cur gris observa la ville.
 Tu as vu, Papa ?  demanda-t-elle.
Hans pencha la tte et lui dit le fond de sa pense.  Tu devrais le donner  Max, Liesel. Vois si tu peux le dposer sur la table de nuit avec le reste. Liesel le regarda comme s'il tait devenu fou.
 Mais comment ? 
D'un doigt lger, il lui tapota le crne.
 Mmorise-le. Puis mets-le par crit pour lui. 

 ... C'tait comme une grande bte blanche, dit-elle lorsqu'elle le veilla  nouveau, et elle venait de l'autre ct de la montagne. 
Une fois qu'elle eut complt et modifi sa phrase, Liesel sentit qu'elle l'avait mise au point. Elle l'imagina en train de passer de sa main  celle de Max,  travers les couvertures, et elle l'inscrivit sur un bout de papier, qu'elle fixa  l'aide du galet.

Cadeau 10  13
Un soldat de plomb.
Une feuille miraculeuse.
Un siffleur achev.
Une tranche de chagrin.

Le soldat tait enfoui dans la terre, non loin de chez Tommy Mller. Il tait rafl et l'on avait march dessus. Mais Liesel constata que, mme bless, il tenait encore debout.
La feuille tait une feuille d'rable. Elle la trouva dans le placard  balais de l'cole, parmi les seaux et les plumeaux. La porte tait entrouverte. La feuille tait sche et rche, comme du pain grill, et sa surface tait parseme de collines et de valles. D'une manire ou d'une autre, elle avait russi  franchir le couloir de l'cole et  entrer dans le placard. Telle une moiti d'toile avec une tige. Liesel la prit et la fit tourner entre ses doigts.
Elle ne la dposa pas sur la table de nuit avec les autres objets. Elle l'pingla sur le rideau tir, juste avant de lire les trente-quatre dernires pages du Siffleur.
Elle ne prit pas le temps de souper, de boire, ni mme d'aller aux toilettes. Toute la journe  l'cole, elle s'tait promise qu'elle finirait son livre aujourd'hui, et Max Vandenburg couterait. Il allait se rveiller.
Papa tait assis dans un coin sur le sol. Comme d'habitude, il n'avait pas de travail. Heureusement, il s'en irait bientt jouer de l'accordon au Knoller. Le menton pos sur les genoux, il coutait la fillette  qui il s'tait donn le mal d'apprendre l'alphabet. D'une voix empreinte de fiert, elle livra  Max Vandenburg les derniers mots terrifiants du texte.

Le dernier passage du siffleur
Ce matin-l,  Vienne, les fentres du train s'embrumaient, et tandis que les gens se rendaient innocemment  leur travail, un meurtrier sifflait son air joyeux. Il acheta son billet, salua poliment le conducteur et les autres passagers. Il laissa mme sa place  une dame ge et changea des propos polis avec un turfiste qui parlait de chevaux amricains. Aprs tout, le siffleur aimait parler. Il parlait aux gens et les amenait ainsi  l'apprcier et  lui faire confiance. Il leur parlait au moment o il les assassinait en les torturant et en retournant son couteau dans la plaie.
C'est seulement lorsqu'il n'avait personne  qui parler qu'il se mettait  suer et c'est pourquoi il sifflait aprs un meurtre...
Alors, vous pensez que le terrain est favorable au sept, n'est-ce pas ?
 Absolument.  Le turfiste sourit. La confiance s'tait dj installe. Il va remonter tous ses concurrents et les crabouiller ! Il hurla pour se faire entendre par-dessus le bruit du train.
 Si vous insistez  Le semeur eut un sourire affect et il se demanda quand ils allaient retrouver le corps de l'inspecteur dans cette BMW flambant neuve.

 Jsus, Marie, Joseph !  Hans Hubermann ne put cacher son incrdulit.  C'est une bonne sur qui t'a donn a?  Il se leva et vint l'embrasser sur le front.  Bonsoir, Liesel, le Knoller m'attend.
 Bonsoir, Papa.
 Liesel ! 
Elle ignora l'appel.
 Liesel, viens manger quelque chose ! 
Cette fois, elle rpondit :  J'arrive, Maman.  En fait, elle s'adressait  Max. Elle s'approcha de lui et dposa le livre qu'elle venait de terminer sur la table de nuit avec tout le reste. Tandis qu'elle se penchait au-dessus du lit, elle chuchota :  Max, rveillez-vous !  Elle fondit en larmes et ne put s'arrter de pleurer en silence, mme lorsqu'elle entendit Rosa arriver derrire elle. Un peu d'eau sale tomba de ses yeux sur le visage de Max Vandenburg.
Maman l'treignit.
Ses bras la happrent.
 Je sais , dit-elle.
Elle savait.

De l'air frais, un vieux cauchemar et que faire d'un cadavre juif

Ils taient au bord de l'Amper et Liesel venait de dire  Rudy qu'elle envisageait d'aller subtiliser un autre livre chez le maire. Aprs Le Siffleur, elle avait lu  plusieurs reprises L'Homme qui se penchait, quelques minutes  chaque fois, au chevet de Max. Elle avait aussi essay Le Haussement d'paules et mme Le Manuel du fossoyeur, mais rien n'y faisait. J'ai besoin de quelque chose de nouveau, se dit-elle.
 Tu as mme lu le dernier ?
 videmment. 
Rudy lana une pierre dans l'eau.  C'tait bien ?
 videmment.
 videmment, videmment.  Il tenta d'extraire une autre pierre du sol, mais s'corcha le doigt.
 a t'apprendra.
 Saumensch. 
Quand votre interlocuteur rpondait par Saumensch, ou Saukerl, ou Arschloch, c'tait signe que vous lui aviez clou le bec.

Toutes les conditions taient runies pour commettre un vol. C'tait une aprs-midi maussade de dbut mars et il faisait  peine quelques degrs au-dessus de zro, ce qui est toujours plus pnible qu'un bon -10 C. De rares passants. Une pluie semblable aux copeaux gris sortant d'un taille-crayon.
On y va?
 Prenons un vlo, dit Rudy, je peux te passer l'un des ntres. 

Cette fois, Rudy tenait  entrer lui-mme dans la maison. Aujourd'hui, c'est mon tour , dit-il tandis qu'ils se gelaient les doigts sur le guidon.
Liesel rflchit  toute vitesse.  Il vaut mieux pas, Rudy. C'est trs encombr, l-dedans. En plus, il fait sombre. Bte comme tu es, tu vas tout de suite buter sur quelque chose ou te cogner.
 Merci !  Quand il tait dans cet tat d'esprit, Rudy ne se laissait pas facilement manipuler.
 Et puis il faut sauter. C'est plus haut que tu ne le crois.
 Est-ce que par hasard tu sous-entendrais que j'en suis incapable ? 
Liesel se mit debout sur les pdales.  Pas du tout. 
Ils passrent le pont et montrent la colline jusqu' Grande Strasse. La fentre tait ouverte.
Comme la fois prcdente, ils examinrent la maison. Ils apercevaient vaguement l'intrieur. Une lumire tait allume au rez-de-chausse,  l'emplacement de ce qui devait tre la cuisine. Une ombre allait et venait.
 On va faire quelques tours du pt de maisons, dit Rudy. Une chance qu'on ait pris les vlos, hein ?
 N'oublie pas de rapporter le tien chez toi.
 Trs drle, Saumensch. Pas de risque. Il est un peu plus volumineux que tes chaussures crasseuses. 

Ils tournrent pendant un quart d'heure, mais la femme du maire tait visiblement toujours au rez-de-chausse, ce qui rendait l'opration prilleuse. Comment osait-elle rester scotche  sa cuisine ? Pour Rudy, la cuisine tait  l'vidence le but vis. Il s'agissait d'entrer, de rafler toute la nourriture qu'il pourrait transporter, et alors seulement, s'il avait le temps, il glisserait un livre dans son pantalon en sortant. N'importe quel livre.
Le point faible de Rudy, nanmoins, c'tait l'impatience.  Il se fait tard, dit-il en commenant  s'loigner de la maison. Tu viens ? 
Pas question.
Liesel ne s'tait pas trane jusque-l sur un vlo rouill pour repartir sans un livre. Elle cala l'engin dans le caniveau, vrifia qu'il n'y avait personne aux alentours, et se dirigea vers la fentre d'une allure dcide, mais sans hte. Puis elle ta ses chaussures et se hissa pieds nus sur le rebord. 
Elle referma ses doigts sur le bois et s'introduisit  l'intrieur.
Cette fois, elle se sentit un peu plus  l'aise. Pendant quelques prcieux instants, elle fit le tour de la pice,  la recherche d'un titre attirant.  deux ou trois reprises, elle faillit tendre la main vers un volume. Elle envisagea mme d'en prendre plus d'un, mais elle ne voulait pas abuser de ce qui tait une sorte de systme. Pour le moment, elle n'avait besoin que d'un livre. Elle poursuivit son examen des tagres.
Derrire elle, un surcrot d'obscurit entrait par la fentre. Une odeur de poussire et de larcin s'attardait dans le dcor. C'est alors qu'elle l'aperut.
Le livre tait rouge, avec le titre crit en noir sur le dos. Der Traumtrager. Le Porteur de rves. Elle pensa  Max Vandenburg et  ses rves.  la culpabilit.  la survie. Au fait de quitter sa famille. De combattre le Fhrer. Elle pensa aussi  son propre rve - son frre, mort dans le train, et son apparition sur les marches,  deux pas de cette pice o elle se trouvait maintenant. La voleuse de livres avait vu son genou ensanglant aprs l'avoir pouss.
Elle prit le livre sur l'tagre, le glissa sous son bras, et, dans un mouvement fluide, enjamba le rebord de la fentre et sauta au-dehors.
Rudy tenait son vlo prt. Et il avait ses chaussures. Ds qu'elle les eut enfiles, ils se sauvrent.
 Jsus, Marie, Joseph, Meminger !  C'tait la premire fois qu'il l'appelait Meminger.  Tu es vraiment cingle, tu sais ! 
Tout en appuyant  fond sur les pdales, Liesel approuva.  Je sais. 
Au niveau du pont, Rudy dressa le bilan de l'aprs-midi.  Ou bien ces gens sont compltement givrs, conclut-il, ou bien ils aiment avoir de l'air frais chez eux. 

Une petite suggestion
Ou alors, il y avait dans Grande Strasse une femme qui laissait maintenant ouverte la fentre de sa bibliothque pour une autre raison - mais l, je fais preuve de cynisme, ou d'espoir.
Ou des deux.

Liesel cacha Le Porteur de rves sous sa veste et se plongea dans sa lecture ds qu'elle fut rentre chez elle. Assise sur la chaise prs de son lit, elle murmura :  C'est un nouveau, Max, juste pour vous.  Elle commena  lire.  Chapitre un : Comme il se doit, toute la ville tait plonge dans le sommeil au moment o le porteur de rves vint au monde... 
Chaque jour, Liesel lisait deux chapitres, un le matin avant d'aller  l'cole et un autre ds son retour. Parfois, le soir, lorsqu'elle ne trouvait pas le sommeil, elle lisait aussi la moiti d'un troisime, et il lui arrivait de s'endormir, le nez sur son livre.
Elle fit de cette lecture une mission.
Elle offrait Le Porteur de rves  Max, comme si les mots seuls pouvaient le nourrir. Un mardi, elle eut conscience d'un mouvement. Elle aurait jur qu'il avait ouvert les yeux. Dans ce cas, cela aurait t trs fugitif.  vrai dire, c'tait plutt le fruit de son imagination et de son dsir de le voir s'veiller. Vers la mi-mars, les premires failles apparurent.
Rosa Hubermann faillit craquer une aprs-midi dans la cuisine. Elle leva la voix, puis baissa aussitt le ton. Liesel abandonna sa lecture et se dirigea tranquillement vers le couloir. Bien qu'elle ft tout prs de Maman, elle avait du mal  distinguer ses paroles. Lorsqu'elle les comprit, elle le regretta, car ce qu'elle entendait tait terrible. C'tait la ralit.

Ce que disait la voix de Maman
 Qu'est-ce qui va se passer s'il ne se rveille pas ?
Qu'est-ce qui va se passer s'il meurt ici, dis-moi, Hansi ?
Qu'allons-nous faire du cadavre, au nom du ciel ?
On ne pourra pas le laisser l, l'odeur sera insupportable...
Et on ne pourra pas non plus le transporter jusqu' la porte et le traner dans la rue. Impossible de dire : "Vous ne devinerez jamais ce que nous avons trouv ce matin dans notre sous-sol...
Ils nous le feront payer cher. 

Elle avait parfaitement raison.
Un cadavre juif posait un norme problme. Les Hubermann avaient besoin de remettre Max Vandenburg sur pied, non seulement pour son bien, mais pour le leur. Mme Papa, qui apportait toujours une note apaisante, sentait maintenant la pression.
 coute.  Il parlait d'une voix calme, mais rauque.  Si a arrive, s'il meurt, il faudra trouver une solution.  Liesel aurait jur qu'elle l'avait entendu dglutir. Comme s'il avait reu un coup sur la trache-artre.  On prendra ma charrette, quelques bches et... 
Liesel entra dans la cuisine.
 Pas maintenant, Liesel.  C'tait Hans qui s'adressait  elle, mais sans la regarder. Il contemplait le reflet dform de son visage dans une cuillre retourne, les coudes poss sur la table.
La voleuse de livres ne battit pas en retraite. Elle fit quelques pas et s'assit. Ses mains froides cherchrent  se rfugier dans ses manches et une phrase sortit de sa bouche.  Il n'est pas encore mort.  Les mots atterrirent sur la table et s'installrent au beau milieu. Tous trois les contemplrent. Ils ne pouvaient aller au-del dans l'espoir. Il n'est pas encore mort. Il n'est pas encore mort. C'est Rosa qui rompit le silence.
 Quelqu'un a faim ? 

Peut-tre le dner tait-il le seul moment de rpit par rapport  la maladie de Max. Nul ne le niait tandis qu'ils taient tous trois installs devant leurs tranches de pain et leurs assiettes de soupe ou de pommes de terre. Tous le pensaient, mais personne ne parlait.

Quelques heures plus tard, dans la nuit, Liesel se rveilla et s'merveilla de la force d'me de Rosa (elle avait appris l'expression dans Le Porteur de rves, qui tait l'exacte antithse du Siffleur : un livre sur un enfant abandonn qui voulait devenir prtre). Elle s'assit sur son matelas et inspira profondment.
 Liesel ?  Papa se tourna sur le ct.  Que se passe-t-il ?
 Rien, Papa, tout va bien.  Mais  peine avait-elle termin sa phrase qu'elle se souvint prcisment de son rve.

Une petite image
Dans l'ensemble, le rve est identique.
Le train avance  la mme vitesse.
Son frre tousse beaucoup. Seulement, cette fois, Liesel ne peut voir son visage qui contemple le sol.
Lentement, elle se penche et le prend par le menton. C'est alors qu'elle se trouve face au visage de Max Vandenburg, dont les yeux grands ouverts la fixent. Une plume tombe au sol. Le corps est maintenant plus grand, proportionnel au visage. Le train hurle.

Liesel ?
 Tout va bien, ne t'inquite pas. 
Frissonnante, elle quitta le matelas et, ttanise par la peur, elle emprunta le couloir et se rendit au chevet de Max. Au bout de quelques minutes, quand elle retrouva un peu de calme, elle essaya d'interprter son rve. Etait-ce la prmonition de la mort de Max ? Une simple raction  la conversation dans la cuisine ? Max avait-il maintenant remplac son frre pour elle ? Et si tel tait le cas, comment pouvait-elle se dbarrasser de cette manire de quelqu'un avec qui elle tait unie par les liens du sang ? Peut-tre mme tait-ce l'expression d'un dsir profondment enfoui de voir mourir Max. Aprs tout, si c'tait valable pour son frre, ce pouvait l'tre aussi pour ce Juif.
 C'est ce que tu penses ?  murmura-t-elle, debout  ct du lit.  Non.  Elle ne le croyait pas. Elle maintint sa rponse tandis qu'elle s'habituait  l'obscurit et distinguait les formes diverses poses sur la table de nuit. Les cadeaux.
 Rveillez-vous, Max , dit-elle.
Il resta inconscient.
Pendant huit jours encore.

 l'cole, on entendit frapper  la porte.
 Entrez !  dit Frau Olendrich.
La porte s'ouvrit et toute la classe se retourna. Rosa Hubermann se tenait sur le seuil. Un ou deux lves eurent un hoquet en la voyant - une petite armoire avec un ricanement peint au rouge  lvres et des yeux comme du chlore. Une lgende. Elle avait mis ses plus beaux habits, mais ses cheveux taient dans un tat pouvantable. Les mches lastiques ressemblaient vraiment  une serviette grise.
L'enseignante eut l'air affol.  Frau Hubermann...  Ses gestes taient maladroits. Elle fouilla la salle de classe du regard.  Liesel ? 
Liesel jeta un coup d'il  Rudy, puis elle se leva et se dirigea rapidement vers la porte afin de mettre le plus tt possible un terme  la gne. Elle la referma sur elle et se retrouva seule dans le couloir avec Rosa.
Qui regardait de l'autre ct.
 Que se passe-t-il, Maman ? 
Rosa se retourna.  Ne me fais pas le coup des "Que se passe-t-il, Maman", espce de petite Saumensch !  Elle crachait les mots comme une mitraillette.  Ma brosse  cheveux !  Des rires filtrrent par-dessous la porte de la salle de classe, mais furent rapidement touffs.
 Maman ? 
Le visage de Rosa avait une expression svre, et pourtant ses yeux souriaient.  Bon sang, qu'as-tu fait de ma brosse  cheveux, petite voleuse ? Stupide Saumensch, je t'ai dit cent fois de ne pas y toucher, mais tu ne m'coutes pas, bien sr ! 
La tirade se poursuivit pendant une minute encore. Liesel tenta dsesprment de suggrer un ou deux endroits o pouvait se trouver la fameuse brosse. Soudain, Rosa attira Liesel  elle durant quelques secondes et chuchota quelques mots, si bas que Liesel eut du mal  les comprendre.  Tu m'as dit de venir te crier dessus. Que tout le monde le croirait.  Elle jeta des regards autour d'elle.  Il s'est rveill, Liesel, il s'est rveill.  Elle sortit de sa poche le soldat de plomb tout rafl.  Il a dit de te donner a. C'tait son prfr.  Elle le tendit  Liesel en souriant, mais, avant que la fillette ait pu rpondre, elle reprit son discours courrouc.  Alors, rponds ! As-tu une ide de l'endroit o tu as pu la laisser ? 
Il est vivant, pensait Liesel.  ... Non, Maman, je suis dsole, je ne.. .
 Je me demande bien  quoi tu sers, dans ce cas.  Rosa la lcha, lui fit un petit signe de tte et s'loigna.
Pendant un moment, Liesel resta immobile. Le couloir tait immense. Elle examina le soldat dans sa paume. Son instinct lui disait de se prcipiter  la maison, mais le bon sens le lui interdisait. Elle rangea le soldat abm dans sa poche et regagna la salle de classe.
Tout le monde attendait.
 Vieille bique !  dit-elle entre ses dents.
Les autres lves rirent de nouveau. Pas Frau Olendrich.
 Qu'est-ce que j'ai entendu ? 
Liesel flottait sur un petit nuage. Elle se sentait indestructible.  J'ai dit "Vieille bique" , rpondit-elle, hilare, et elle reut sur-le-champ la main du professeur sur la figure.
 Ne parle pas comme a de ta mre , lana Frau Olendrich. Mais cela ne fit gure d'effet  Liesel, qui essaya simplement de rprimer son sourire. Aprs tout, elle pouvait bien recevoir une Watschen, elle aussi.  Maintenant, retourne  ta place.
 Bien, Frau Olendrich. 
Prs d'elle, Rudy osa prendre la parole.
 Jsus, Marie, Joseph, chuchota-t-il. Tu as les cinq doigts de sa main imprims sur la figure !
 a va , dit Liesel. Max tait vivant.

Lorsqu'elle rentra chez elle, cette aprs-midi-l, Max tait assis sur le lit, le ballon crev sur les genoux. Sa barbe le dmangeait et ses yeux larmoyants luttaient pour rester ouverts. Un bol  soupe vide tait pos prs des cadeaux.
Ils ne se dirent pas bonjour.
Ce fut plus abrupt.
La porte s'ouvrit en grinant, Liesel entra et se tint devant lui.  Est-ce que Maman vous a forc  avaler a ?  demanda-t-elle.
Il fit  oui  de la tte. Satisfait et puis.  Mais c'tait trs bon.
 Vraiment ? La soupe de Maman ? 
La bouche de Max s'tira. Ce n'tait pas vraiment un sourire.  Merci pour les cadeaux, dit-il, merci pour le nuage. Pour celui-ci, ton papa m'a expliqu. 
Au bout d'une heure, Liesel dcida de lui parler franchement.  On se demandait ce qu'on ferait si vous mouriez, Max. On... 
Il comprit tout de suite.  Tu veux dire, comment vous dbarrasser de moi ?
 Je suis dsole.
 Tu n'as pas  l'tre.  Il n'tait pas offens.  Vous aviez raison.  Il jouait doucement avec le ballon.  Vous aviez raison d'y penser. Dans votre situation, un Juif mort est aussi dangereux qu'un Juif vivant, si ce n'est plus.
 J'ai fait un rve, aussi.  Elle entreprit de le dcrire en dtail, le soldat de plomb  la main. Elle allait s'excuser de nouveau lorsque Max intervint.
 Liesel.  Il plongea son regard dans le sien.  Ne me fais jamais d'excuses. C'est moi qui t'en dois.  Il se tourna vers les objets qu'elle lui avait apports.  Regarde tous ces cadeaux.  Il prit le bouton et le garda dans sa main.  Et Rosa m'a dit que tu tais venue me faire la lecture deux fois par jour, quelquefois trois.  Il contemplait maintenant les rideaux comme s'il pouvait voir  travers. Il se redressa un peu et se tut, le temps de quelques phrases muettes. Puis un frmissement gagna son visage.  Liesel ?  Max se dplaa lgrement vers la droite.  J'ai peur de me rendormir, lui confia-t-il.
 Dans ce cas, je vais vous lire quelque chose, dit Liesel d'un ton dcid. Et si vous vous rendormez, je vous gifle. Je ferme le livre et je vous secoue comme un prunier jusqu' ce que vous vous rveilliez. 
L'aprs-midi et une grande partie de la soire, Liesel fit la lecture  Max Vandenburg qui, assis dans le lit, s'imprgnait des mots. Un peu aprs vingt-deux heures, lorsque Liesel leva les yeux du Porteur de rves, elle s'aperut qu'il s'tait endormi. Inquite, elle lui donna un petit coup sec avec le volume. Il s'veilla.
Il se rendormit encore trois fois. Par deux fois, elle le rveilla.
Les quatre jours suivants, il s'veilla chaque matin dans le lit de Liesel. Ensuite, il retourna dormir prs du feu, puis, vers la mi-avril, au sous-sol. Il allait beaucoup mieux, sa barbe avait disparu et il commenait  se remplumer. Dans le monde intrieur de Liesel, ce fut un moment de grand soulagement. Au-dehors, les choses commenaient  se gter. Fin mars, la ville de Lbeck fut bombarde. Ce serait ensuite le tour de Cologne, puis d'autres villes allemandes, dont Munich.
Oui, j'avais le patron sur le dos.
 Il faut que ce soit fait, il faut que ce soit fait. 

Les bombes arrivaient - et moi aussi.

Journal de la mort: Cologne

Ce 30 mai-l...
Je suis persuade que Liesel Meminger dormait  poings ferms lorsque plus d'un millier de bombardiers se dirigrent vers la ville de Cologne. Rsultat pour moi :  peu prs cinq cents personnes. Cinquante mille autres, prives d'abri, errrent parmi les dcombres, tentant de s'y retrouver et de deviner quel pan de mur effondr avait t leur domicile.
Cinq cents mes.
Je les portais  la main, comme des valises. Ou bien je les jetais sur mon paule. C'est seulement les enfants que j'ai emports dans mes bras.

Quand j'ai eu fini ma tche, le ciel tait jaune, comme un journal en train de brler. En le regardant attentivement, je distinguais les mots, ceux des gros titres qui commentaient l'volution du conflit. Comme j'aurais aim arracher tout a, rouler en boule ce ciel de papier journal et le jeter au loin ! Mais j'avais mal aux bras et je ne pouvais me permettre de me brler les doigts. C'est que mon travail tait loin d'tre termin.
Comme vous pouvez l'imaginer, beaucoup de gens sont morts sur le coup. Pour d'autres, ce fut plus long. Je devais me rendre dans d'autres endroits encore, vers d'autres cieux, pour recueillir' d'autres mes. Lorsqu'un peu plus tard, je suis revenue  Cologne, peu aprs le passage des derniers avions, j'ai pu remarquer quelque chose d'tonnant.
Je transportais l'me calcine d'une adolescente, lorsque j'ai lev les yeux vers le ciel, maintenant couleur de soufre. Non loin de moi, il y avait un groupe de fillettes d'une dizaine d'annes. L'une d'elles poussa une exclamation.
 Qu'est-ce que c'est ? 
Elle pointa l'index en direction d'un objet noir qui tombait du ciel. Au dbut, cela ressemblait  une plume noire descendant doucement. Ou  un peu de cendre. Puis l'objet grossit. La mme fillette, une rouquine avec des taches de rousseur, rpta sa question, sur un ton plus insistant encore.  Qu'est-ce que c'est donc ?
 C'est un corps , suggra une autre. Un corps tordu avec des cheveux noirs.
 C'est encore une bombe ! 
Mais cela allait trop lentement pour tre une bombe.
Tandis que l'me de l'adolescente continuait  se consumer doucement entre mes bras, je les accompagnai sur une centaine de mtres. Comme elles, je gardais les yeux fixs sur le ciel. Je ne voulais surtout pas regarder le visage abandonn de mon adolescente. Une jolie jeune fille. Elle avait dsormais toute la mort devant elle.
Une voix nous surprit. C'tait celle d'un pre mcontent qui ordonnait  sa progniture de rentrer. La rouquine ragit. Les petits points de ses taches de rousseur prirent la forme de virgules.  Mais, Papa, regarde ! 
L'homme fit quelques pas et identifia trs vite l'objet.  C'est le carburant, dit-il.
 Qu'est-ce que tu veux dire ?
 Le carburant, rpta-t-il. Enfin, le rservoir.  Il tait chauve, envelopp dans des couvertures.  Dans celui-ci, ils ont utilis tout le carburant et ils se dbarrassent du rservoir vide. Regardez, il y en a un autre l-bas !
 Et l aussi ! 
Avec un enthousiasme juvnile, toutes les fillettes scrutrent le ciel,  la recherche de rservoirs vides.
Le premier atterrit avec un bruit mat.
 On peut le garder, Papa ?
 Non.  Le papa, qui venait d'tre bombard et tait encore sous le choc, n'avait pas l'esprit  a.  Non, on ne peut pas le garder.
 Pourquoi ?
 Je vais demander  mon pre si je peux l'avoir, moi, dit une autre fillette.
 Moi aussi. 

Non loin des dcombres de Cologne, un groupe de gamines ramassaient des rservoirs de carburant vides dont leurs ennemis s'taient dbarrasss. Moi, comme d'habitude, je ramassais des tres humains. Je n'en pouvais plus. Et l'on tait  peine  la moiti de l'anne.


Le visiteur

Ils avaient trouv un autre ballon pour jouer au foot rue Himmel. a, c'tait la bonne nouvelle. La moins bonne, c'tait que des membres du parti nazi, le NSDAP, venaient dans leur direction.
Le groupe avait quadrill Molching, rue par rue, maison par maison. Maintenant, ils taient devant la boutique de Frau Diller et fumaient une cigarette avant de poursuivre leur tche.
Il y avait  Molching un certain nombre d'abris antiariens, mais, aprs le bombardement de Cologne, il fut dcid d'en installer quelques autres. Une inspection de toutes les maisons tait donc en cours afin de dterminer quels sous-sols feraient l'affaire.
Les enfants observaient de loin la scne.
Ils pouvaient voir la fume qui s'levait au-dessus du groupe.
Liesel venait juste d'arriver et elle avait rejoint Rudy et Tommy. Harald Mollenhauer tait all rcuprer le ballon.  Qu'est-ce qui se passe ? 
Rudy enfona ses mains dans ses poches.  Les gens du parti.  Il observa la progression de son ami avec le ballon dans la haie de Frau Holtzapfel.  Ils vrifient les maisons et les immeubles."
Liesel sentit sa bouche se desscher.  Qu'est-ce qu'ils veulent ?
 Il faut tout te dire ! Explique-lui, Tommy. 
Tommy plissa le front.  Ma foi, j'en sais rien.
 Vraiment, vous tes nuls, tous les deux. Ils cherchent d'autres abris antiariens.
 Quoi, des sous-sols ?
 Non, des greniers ! Enfin, Liesel, rflchis ! Des sous-sols, bien sr. 
Le ballon revenait.
 Rudy,  toi ! 
Il donna un coup de pied dedans. Liesel n'avait pas boug. Elle se demandait comment rentrer chez elle sans attirer les soupons. Du ct de la boutique de Frau Diller, la fume disparaissait et le petit groupe d'hommes commenait  se disperser. La panique la gagna. Gorge serre, l'impression de respirer du sable. Rflchis, se dit-elle, rflchis.
Rudy marqua.
Des voix lointaines le flicitrent.
Rflchis, Liesel.
Elle avait trouv.
J'ai trouv, se dit-elle, mais il faut que a fasse vrai.

Tandis que les nazis progressaient dans la rue et peignaient les lettres LSR sur certaines portes, le ballon fut lanc  l'un des garons les plus gs, Klaus Behrig.

LSR
Luft Schutz Raum :
abri antiarien

Klaus se retourna avec le ballon juste au moment o Liesel arrivait et la collision fut si violente que le match s'arrta automatiquement. Le ballon alla rouler un peu plus loin et les joueurs se prcipitrent. Liesel tenait son genou corch d'une main et sa tte de l'autre. Klaus Behrig se tenait seulement l'avant du tibia en grimaant et en jurant.  O est-elle ? cracha-t-il. Je vais la rduire en bouillie ! 
Il n'en fit rien.
Mais ce fut pire.
Car un membre du parti avait vu l'incident et venait gentiment  la rescousse.  Qu'est-il arriv ? demanda-t-il.
 Elle est compltement dingo !  Klaus dsigna Liesel du doigt, et l'homme se prcipita pour la relever, lui soufflant son haleine de fumeur au visage.
 Je ne crois pas que tu sois en tat de continuer  jouer, petite, dit-il. O habites-tu ?
 a va aller, je vous assure , rpondit-elle. Qu'il me laisse tranquille ! Qu'il me laisse tranquille !
 ce moment-l, selon ses bonnes habitudes, Rudy intervint.  Je vais t'aider  rentrer , dit-il. Pourquoi ne s'occupait-il pas de ce qui le regardait, pour une fois ?
 Sincrement, a va, rpondit-elle. Continue  jouer, Rudy. Je n'ai pas besoin d'aide.
 Mais si, mais si !  Il n'allait pas en dmordre. Quel ttu, ce garon !  a ne me prendra qu'une ou deux minutes, Liesel. 
Elle dut rflchir  nouveau, et  nouveau elle trouva la solution. Tandis que Rudy la soutenait, elle se laissa  nouveau tomber  terre, sur le dos.  Mon papa , dit-elle. Au passage, elle remarqua que le ciel tait bleu, sans un nuage.  Tu peux aller le chercher, Rudy ?
 Ne bouge pas.  Il se tourna vers sa droite et cria :  Tommy, surveille-la, tu veux ? Qu'elle ne bouge pas ! 
Tommy obit aussitt.  Je m'en occupe, Rudy !  Il resta debout au-dessus d'elle, le visage parcouru de tics, en essayant de ne pas sourire. Liesel gardait un il sur l'homme du parti.
Une minute plus tard, Hans Hubermann arrivait, trs calme.
 Merci d'tre venu, Papa ! 
Un sourire dsol joua sur les lvres de Hans Hubermann.  Je me disais que a finirait bien par arriver. 
Il la releva et l'aida  regagner la maison. Le match reprit. Le nazi frappait dj  la porte d'un voisin  quelques numros du leur. Personne ne rpondit.
 Vous avez besoin d'un coup de main, Herr Hubermann ? lana Rudy.
 Non, merci, continuez  jouer, Herr Steiner.  Herr Steiner. Quel homme adorable que le papa de Liesel !

Une fois  l'intrieur, Liesel prvint Hans. Elle tenta de trouver un moyen terme entre silence et dsespoir.  Papa.
 Ne dis rien.
 Les gens du parti , chuchota-t-elle. Hans Hubermann se figea. Il rsista  l'envie d'ouvrir la porte et de regarder dans la rue.  Ils cherchent des sous-sols pour faire des abris antiariens. 
Il la fit asseoir.  Petite maligne , dit-il. Puis il appela Rosa.

Ils avaient une minute pour mettre au point une stratgie. Ce fut l'affolement.
 On va loger Max dans la chambre de Liesel, suggra Rosa. Sous le lit.
 C'est tout ce que tu as trouv ? Et s'ils dcident de fouiller le reste de la maison ?
 Tu as un meilleur plan ? 
Prcision : ils n'avaient pas un instant.
Un poing martela la porte du 33, rue Himmel. Trop tard pour changer Max de place.
Puis la voix.
 Ouvrez ! 
Leurs curs battaient  tout rompre. Une vraie cacophonie. Liesel essaya, en vain, de faire taire le sien.
 Jsus, Marie...  chuchota Rosa. 
Cette fois, c'est Papa qui prit l'initiative. Il se prcipita vers la porte du sous-sol et lana un avertissement dans l'escalier. Lorsqu'il revint, il parla d'un ton rapide et clair.  Bon, on n'a pas le temps. On pourrait dtourner son attention de mille manires, mais il n'y a qu'une solution.  Il jeta un il  la porte et rsuma.  Ne rien faire. 
Ce n'tait pas la rponse que Rosa attendait. Elle carquilla les yeux.  Rien ? Tu es fou, ou quoi?
On frappa de nouveau  la porte.
Papa tait formel.  Rien du tout. On ne descend mme pas. Comme si a ne nous concernait pas. 
Le tourbillon se ralentit.
Rosa s'inclina.
Elle secoua la tte, raide d'inquitude, et alla ouvrir la porte.
Liesel.  La voix de Hans transpera la fillette.  Tu restes calme, verstehst ?
 Oui, Papa. 
Elle tenta de concentrer son attention sur son genou ensanglant.

 Tiens, tiens ! 
Pendant que Rosa l'accueillait, le membre du parti remarqua la prsence de Liesel. Mais c'est la petite footballeuse dingo ! s'exclama-t-il avec un grand sourire. Comment va le genou ? 
On a du mal  imaginer un nazi jovial. C'tait pourtant le cas de celui-ci. Il s'approcha d'elle et fit mine de se pencher pour examiner la plaie.
Est-ce qu'il sait ? se demanda Liesel. Est-ce qu'il peut sentir que nous cachons un Juif ?
Papa, qui tait all humidifier un linge dans l'vier, revint nettoyer son genou.  a pique ?  Son regard d'argent tait calme et affectueux. La peur qu'on y lisait pouvait tre aisment confondue avec l'inquitude suscite par la blessure.
De la cuisine, Rosa lana :  Il faut que a pique pour lui apprendre ! 
Le membre du parti se releva en clatant de rire.  Je ne crois pas que cette jeune personne apprenne quoi que ce soit au foot, Frau... ?
 Hubermann.  Le visage de carton se tordit.  Je pense qu'elle donne plutt des leons, Frau Hubermann.  Il sourit  Liesel.  Des leons  tous ces garons. Je me trompe, jeune fille ? 
En guise de rponse, Liesel fit une grimace, car Hans appuyait le linge sur l'corchure. C'est lui qui parla. Un  Excuse-moi  prononc  mi-voix.
Il y eut un silence gn, puis le nazi revint au motif de sa visite.  Si vous permettez, dit-il, j'aimerais examiner votre sous-sol, juste une minute ou deux, histoire de voir s'il conviendrait pour un abri. 
Papa tapota une dernire fois le genou de Liesel.  Tu vas aussi avoir un superbe bleu , lui dit-il. Puis il se tourna vers l'homme.  Bien sr. La premire porte  droite. Excusez le dsordre, s'il vous plat.
 Aucune importance. a ne peut tre pire que ce que j'ai vu chez certains aujourd'hui... Cette porte-ci ?
 Exactement. 

Les trois minutes les plus longues dans la vie des Hubermann
Papa tait assis  la table.
Rosa priait en silence dans un coin.
Liesel avait mal un peu partout :
au genou, dans le torse, dans les muscles des bras.
Je crois qu'aucun des trois n'osait envisager ce qu'ils feraient si leur sous-sol devenait un abri antiarien.
Ils devaient d'abord passer le cap de l'inspection.

Ils coutrent les pas du nazi qui rsonnaient dans le sous-sol. Il y eut aussi le bruit d'un mtre ruban que l'on manipule. Liesel ne pouvait s'empcher de penser  Max, terr sous l'escalier, son carnet de croquis serr contre sa poitrine.
Papa se leva. Une autre ide.
Il se dirigea vers le couloir et lana :  Tout va bien en bas ? 
La rponse monta l'escalier, par-dessus la tte de Max Vandenburg.  Encore une minute et j'ai termin !
 Vous voulez une tasse de th ou de caf ?
 Non, merci ! 

Lorsqu'il revint, il ordonna  Liesel de prendre un livre et  Rosa de se mettre  cuisiner. Rester tous assis, l'air inquiet, tait certainement la dernire chose  faire.  Allons, remue-toi, Liesel, fit-il d'une voix forte. Je me fiche que tu aies mal au genou. Tu dois terminer ce bouquin, comme tu l'as dit. 
Liesel essaya de ne pas craquer.  Oui, Papa.
 Eh bien, qu'est-ce que tu attends ?  Il dut faire un effort pour lui adresser un clin d'il.
Dans le corridor, elle faillit percuter le nazi.
 Des problmes avec ton papa, hein ? Ne t'inquite pas. Je suis comme a avec mes gamins. 
Chacun poursuivit son chemin. Lorsque Lie-sel se retrouva dans sa chambre, elle referma la porte et tomba  genoux, malgr le regain de douleur. Elle entendit l'homme dclarer que le sous-sol n'tait pas assez profond, puis il prit cong. Avant de partir, il lui lana du bout du couloir :  Au revoir, petite footballeuse dingo ! 
Elle se reprit.  Auf Wiedersehen ! Au revoir !  
Le Porteur de rves frmissait entre ses mains.

Rosa, qui se tenait prs du fourneau, se dtendit ds que l'homme eut disparu. Hans et elle allrent chercher Liesel, et tous trois descendirent au sous-sol. Ils trent les bches et les pots de peinture disposs stratgiquement. Max Vandenburg tait sous les marches. Il tenait ses ciseaux rouills comme un couteau et il avait des auroles de sueur sous les aisselles. Les mots sortirent de sa bouche comme des blessures.
 Je ne m'en serais pas servi, dit-il d'un ton calme. Je...  Il appuya les lames des ciseaux rouills contre son front.  Je suis terriblement dsol de vous avoir mis dans cette situation. 
Papa alluma une cigarette. Rosa prit les ciseaux.
 Vous tes en vie, dit-elle, nous sommes tous en vie.
Le temps des excuses tait dpass, maintenant.


Le schmunzeler

Quelques minutes plus tard, on frappa de nouveau  la porte.
 Encore un, Seigneur ! 
L'inquitude les reprit aussitt.
Ils dissimulrent de nouveau Max derrire les bches et les pots de peinture.
Rosa monta lourdement l'escalier, mais, lorsqu'elle ouvrit, elle ne se trouva pas face  un nazi. Le visiteur n'tait autre que Rudy Steiner. Il se tenait sur le seuil avec ses cheveux jaunes et des tonnes de bonnes intentions.  Je suis juste venu voir comment va Liesel. 
En entendant sa voix, Liesel se dirigea vers l'escalier.  Celui-ci, j'en fais mon affaire.
 Son petit copain , dit Papa en direction des pots de peinture. Il exhala une bouffe de fume.
 Ce n'est pas mon petit copain , corrigea Liesel. Pour autant, elle n'tait pas irrite. C'tait impossible, aprs une pareille alerte.  Si j'y vais, c'est parce que d'une seconde  l'autre, Maman va hurler pour que je monte.
 Liesel ! 
Elle tait dj sur la cinquime marche.
 Qu'est-ce que je disais ? 

 la porte d'entre, Rudy se balanait d'un pied sur l'autre.  Je suis venu voir si...  Il s'interrompit et renifla.  C'est quoi, cette odeur ?
Tu as fum, ici ?
 Oh, j'tais avec Papa.
 Tu as des cigarettes ? On pourrait peut-tre en vendre. 
Liesel n'tait pas d'humeur  couter ce genre de propos.  Je ne vole pas mon papa , rpondit-elle,  voix suffisamment basse pour ne pas tre entendue de Rosa.
 Mais tu vas voler ailleurs.
 Parle plus fort, tant que tu y es ! 
Rudy schmunzela.  Tu vois  quoi a mne, la fauche ? Tu es toute retourne.
 On dirait que tu n'as rien fauch, toi.
 Si, mais chez toi, a se sent  plein nez.  Rudy commenait  s'chauffer.  Aprs tout, cette odeur, ce n'est peut-tre pas la fume de cigarette.  Il se pencha vers elle et sourit.  C'est celle d'une dlinquante. Tu devrais aller prendre un bain.  Puis il se retourna et lana  l'intention de Tommy Mller :  H, Tommy, viens sentir !
 Comment ? J'entends rien !  Du Tommy Mller tout crach.
Rudy hocha la tte d'un air navr.  Le cas est dsespr. 
Liesel commena  refermer la porte.  Va voir ailleurs si j'y suis, Saukerl. Je n'ai surtout pas besoin de toi en ce moment. 
Rudy se dirigea vers la rue, trs content de lui. Arriv au niveau de la bote aux lettres, il fit semblant de se rappeler ce pour quoi il tait venu et revint sur ses pas. Alles gut, Saumensch ? Ta blessure, je veux dire. 
On tait au mois de juin, en Allemagne.
La situation n'allait pas tarder  se dtriorer.
Liesel n'en avait pas conscience. Ce qu'elle voyait, c'tait que la prsence du Juif dans le sous-sol de la maison n'avait pas t dtecte. On n'allait pas emmener ses parents nourriciers. Et elle y tait pour quelque chose.
 Tout va bien , rpondit-elle  Rudy, et elle ne parlait pas d'une quelconque blessure au foot.
Elle allait bien.

Journal de la mort: les Parisiens

L't arriva.
Pour la voleuse de livres, la vie se droulait gentiment.
Pour moi, le ciel tait couleur Juifs.

Quand leurs corps s'taient en vain rus sur la porte pour trouver une issue, leurs mes s'levaient. Quand leurs ongles avaient griff le bois et parfois mme y taient rests plants par la force du dsespoir, leurs mes venaient vers moi, je les accueillais dans mes bras et nous quittions ces douches par le toit pour gagner l'immensit de l'ternit. Je n'arrtais pas. Minute aprs minute. Douche aprs douche.
Je n'oublierai jamais le premier jour  Auschwitz, ni la premire fois  Mauthausen.  Mauthausen, au fil du temps, je les ai aussi recueillis au bas de cette grande falaise, quand les mes s'chappaient avec tant de mal. Il y avait des corps briss et des curs tendres arrts. Pourtant, c'tait mieux que les gaz. J'en ai saisi certains avant la fin de leur chute. Je vous ai sauvs, pensais-je en tenant leur me  mi-chemin, tandis que le reste de leur personne - leur enveloppe charnelle - allait s'craser au sol. Tous taient lgers comme des coquilles de noix vides. L-bas, il y avait un ciel de fume.
Je frissonne  ce souvenir, tandis que j'essaie de m'en abstraire.
Je souffle dans mes mains pour les rchauffer.
Mais comment ne seraient-elles pas glaces quand les mes frissonnent encore ?
Dieu !
Quand j'y pense, c'est toujours le nom qui me vient.
Dieu !
Deux fois.
Je prononce Son nom dans une vaine tentative pour comprendre.  Mais ton rle n'est pas de comprendre.  C'est moi qui fais la rponse, car Dieu ne dit jamais rien. Vous croyez tre la seule personne  qui Il ne rpond pas ?  Ton rle est de...  L-dessus, j'arrte de m'couter, parce que, pour parler franchement, a me fatigue. Quand je me mets  rflchir de la sorte, c'est l'puisement garanti et je ne peux pas me le permettre. Je dois  tout prix continuer car, pour la grande majorit des gens, la mort n'attend pas et, si elle attend, ce n'est gnralement pas longtemps.
Le 23 juin 1942, un groupe de Juifs franais se trouvaient dans une prison allemande en territoire polonais. Le premier que j'ai emport tait prs de la porte, l'esprit cherchant  s'vader, puis rduit  tourner en rond et  ralentir,  ralentir.. .

Vous devez me croire si je vous dis que ce jour-l, j'ai recueilli chaque me comme si elle venait de natre. J'ai mme embrass les joues lasses et empoisonnes de quelques-uns. J'ai cout leurs derniers hoquets. Les derniers mots sur leurs lvres. J'ai contempl leurs visions d'amour et je les ai librs de leur peur.
Je les ai tous emmens et, s'il y a eu un moment o j'ai eu besoin de me changer les ides, c'est bien celui-ci. Dans la plus grande affliction, j'ai regard le monde au-dessus de moi. J'ai vu le ciel passer de l'argent au gris, puis  la couleur de la pluie. Mme les nuages essayaient de s'en aller.
Parfois, j'essayais de m'imaginer  quoi cela ressemblait au-dessus des nuages, sachant de faon certaine que le soleil tait blond et que l'atmosphre infinie tait un il bleu gigantesque.

Ils taient franais, ils taient juifs et ils taient vous.

Septime partie
Le dictionnaire universel Duden
Avec :
champagne et accordons - une trilogie - des sirnes - un voleur de ciel - une proposition - la longue marche vers Dachau - la paix - un idiot et quelques hommes en manteau

Champagne et accordons

Au cours de l't 1942, Molching se prparait  l'invitable. Si certains se refusaient encore  croire qu'une petite ville des environs de Munich pt constituer une cible, pour l'ensemble de la population, la question n'tait pas de savoir si cela aurait lieu, mais quand. Les abris taient indiqus de manire plus vidente, on avait commenc  noircir les fentres pour la nuit et chacun savait o se trouvaient le sous-sol ou la cave les plus proches.
La situation offrait  vrai dire un petit rpit  Hans Hubermann, car, en ces temps de malheur, la clientle revenait. Les gens qui possdaient des stores voulaient tous qu'il les peigne. Le seul problme, c'tait que la peinture noire tait gnralement utilise en mlange, pour foncer d'autres couleurs, et que les stocks s'puisrent rapidement. En revanche, Hans Hubermann tait un bon commerant, et un bon commerant a plus d'un tour dans son sac. Il utilisait de la poussire de charbon, et par-dessus le march, il n'tait pas cher. Ainsi, nombreuses furent les maisons de Molching dont il obscurcit les fentres pour drober la lumire aux regards de l'ennemi.
Parfois, Liesel l'accompagnait  son travail. Ils traversaient la ville en transportant les pots de peinture sur la charrette. Certaines rues respiraient la faim. Dans d'autres, la richesse tale leur faisait hocher la tte. Souvent, sur le chemin du retour, des femmes qui n'avaient rien, sauf leurs enfants et la pauvret, sortaient en courant de leur maison pour le supplier de peindre leurs stores.
 Frau Hallah, je suis navr, mais je n'ai plus de peinture noire , disait Hans, et, un peu plus loin sur la route, il craquait toujours.  Demain,  la premire heure , promettait-il. Et le lendemain ds l'aube, il allait peindre les stores pour rien, ou contre un biscuit ou une tasse de th chaud. La veille au soir, il aurait trouv un autre moyen de noircir de la peinture beige, verte ou bleue. Il ne conseillait jamais  ces gens d'obturer leurs fentres avec des couvertures, car il n'ignorait pas qu'ils en auraient besoin, l'hiver venu. On savait mme qu'il acceptait de travailler contre une cigarette, qu'il partageait avec l'occupant de la maison, assis sur les marches de l'entre. Des rires et de la fume s'levaient, puis il repartait vers d'autres tches.
Lorsque vint le moment d'crire, je me souviens parfaitement de ce que Liesel Meminger avait  raconter sur cet t-l. La plupart des mots se sont effacs au fil des dcennies, le papier a souffert dans ma poche  force d'tre frott sur le tissu, mais nombre de ses phrases sont restes inoubliables.

Un petit chantillon des mots crits par Liesel
Cet t fut un nouveau dbut, une nouvelle fin.
Quand j'y repense, je me souviens de mes mains collantes de peinture et du bruit des pas de Papa dans la rue de Munich, et je sais qu'une petite partie de l't 1942 appartient  lui seul.
Qui d'autre aurait fait des travaux de peinture pour la moiti d'une cigarette ?
Il tait comme a, Papa, et je l'aimais.

Quand ils travaillaient ensemble, Hans Hubermann racontait  Liesel des pisodes de sa vie. Il lui parlait de la Grande Guerre et de la manire dont sa mdiocre calligraphie l'avait sauv. Il lui parlait aussi de sa rencontre avec Maman.  l'poque, elle tait belle et s'exprimait de manire beaucoup plus pose.  C'est difficile  croire, je sais, mais c'est vrai, je te le jure.  Chaque jour, il y avait une histoire, et Liesel ne lui en voulait pas s'il racontait plusieurs fois la mme.
 d'autres moments, quand elle rvassait, Hans lui donnait un petit coup de pinceau entre les yeux. S'il calculait mal son coup et que le pinceau tait trop charg, une fine trane de peinture se frayait un chemin le long du nez de la fillette. Elle se mettait  rire et essayait de lui rendre la pareille, mais, quand il travaillait, Hans Hubermann ne se laissait pas surprendre. Il avait l'il  tout.
Lorsqu'ils faisaient une pause, pour manger ou boire quelque chose, il jouait de l'accordon et ce sont ces instants dont Liesel se souvenait le plus nettement. Le matin, pendant qu'il tirait ou poussait sa petite charrette, elle portait l'instrument.  Mieux vaut oublier d'emporter la peinture que la musique , disait-il. Leur collation consistait en une tartine de pain, qu'il recouvrait du peu de confiture qui restait du ticket de rationnement ou d'une mince tranche de viande. Ils mangeaient cte  cte, chacun assis sur un pot de peinture, et ils avaient encore la bouche pleine que Papa s'essuyait les doigts et tirait l'accordon de son tui.
Quelques miettes restaient dans les plis de sa salopette. Ses mains constelles de taches de peinture voletaient sur les touches ou tenaient longuement une note. Ses bras donnaient  l'instrument l'air dont il avait besoin pour respirer.
Liesel tait assise, les mains entre les genoux, dans la lumire du jour. Elle aurait voulu que ces journes ne se terminent jamais et elle tait toujours due de voir la pnombre gagner.

Sur le plan de la peinture elle-mme, l'un des aspects qui intressait le plus Liesel tait le mlange. Comme la plupart des gens, elle croyait qu'il suffisait d'aller chez le marchand et de demander la couleur souhaite. Elle ignorait que la peinture tait majoritairement fournie sous forme solide, en btons que Hans crasait avec une bouteille de champagne vide. (Les bouteilles de champagne taient idales pour cela, lui expliqua-t-il, car le verre tait plus pais que celui des autres bouteilles de vin.) Une fois le processus termin, il fallait ajouter de l'eau, du blanc d'Espagne et de la colle, sans parler de la difficult d'obtenir la bonne teinte.
Le savoir technique de Papa ajoutait encore au respect que Liesel prouvait  son gard. C'tait formidable de partager le pain et la musique avec lui, mais Liesel aimait aussi l'ide qu'il tait un excellent professionnel. Il y avait quelque chose de sduisant dans la notion de comptence.

Une aprs-midi, quelques jours aprs que Hans lui avait expliqu le procd du mlange, ils taient en train de terminer le travail sur l'une des plus belles demeures de la ville, non loin de la rue de Munich. Il tait  l'intrieur et Liesel entendit qu'il l'appelait pour qu'elle le rejoigne. Quand elle entra, on la conduisit  la cuisine, o deux femmes d'un certain ge et un homme taient assis sur des siges raffins. Les femmes taient lgamment vtues. L'homme avait les cheveux blancs et des favoris touffus comme des haies. De longs verres  pied taient poss sur la table, remplis d'un liquide ptillant.
 Eh bien, buvons , dit l'homme.
Il prit une flte et incita tout le monde  l'imiter.
Il avait fait assez chaud et, quand Liesel en saisit une, elle fut tonne de sa fracheur. Elle quta du regard l'approbation de Hans.  Prost, Madel   ta sant, jeune fille !  lui dit-il avec un sourire en choquant son verre.  la premire gorge, elle fut surprise par la douceur ptillante et un peu curante du champagne. Par rflexe, elle la recracha sur la salopette de son papa, o une mousse se forma et se mit  dgouliner. Son geste fut accueilli par un clat de rire unanime et Hans l'encouragea  essayer  nouveau. Cette fois, elle put avaler la gorge et apprcier le got d'un plaisir dfendu. Finalement, c'tait dlicieux. Les bulles lui piquaient la langue et lui chatouillaient l'estomac.
Elle sentait encore ce picotement un peu plus tard, tandis qu'ils se rendaient chez les clients suivants.
Tout en tirant sa charrette, Hans lui expliqua que ces gens prtendaient ne pas avoir d'argent.
 C'est pour a que tu as rclam du champagne ?
 Et pourquoi pas ?  Il lui jeta un regard de biais, l'clat argent de ses yeux plus intense que jamais.  Je ne voulais pas que tu croies que les bouteilles de champagne servent uniquement  craser les btons de peinture.  Puis il ajouta :  Bien sr, tu ne dis rien  Maman, n'est-ce pas ?
 Je peux le raconter  Max ?
  Max, oui, bien sr. 

Dans le sous-sol, quand elle rdigea son histoire, Liesel se jura de ne plus jamais boire de champagne, car il n'aurait jamais aussi bon got qu'en cette chaude aprs-midi de juillet.
De mme pour l'accordon.
 plusieurs reprises, elle avait eu envie de demander  Hans de lui apprendre  en jouer, mais quelque chose l'en avait toujours empche. Peut-tre avait-elle l'intuition qu'elle ne saurait jamais en jouer comme lui. Srement, les plus grands accordonistes du monde n'arrivaient pas  la cheville de son papa. Ils n'arboreraient jamais la mme expression paisible et concentre. Ils n'auraient jamais au coin des lvres une cigarette change contre des travaux de peinture. Et ils n'auraient jamais un petit rire musical en s'entendant faire une fausse note. Pas comme lui.
De temps  autre, dans ce sous-sol, elle s'veillait avec le son de l'accordon dans l'oreille. Elle sentait la douce brlure du champagne sur sa langue.
Et parfois, assise contre le mur, elle avait envie de sentir de nouveau un doigt de peinture tide descendre le long de son nez ou de contempler la main rpeuse de Hans.
Si seulement elle pouvait tre  nouveau aussi insouciante, prouver pareil amour sans en avoir conscience, en le confondant avec des rires et du pain juste tartin d'un arme de confiture...
C'tait la plus belle priode de sa vie.

Mais c'tait un tapis de bombes.
Il ne faut pas croire.

L'clatante trilogie du bonheur allait perdurer durant l't et au cours de l'automne. Elle serait ensuite brutalement interrompue, car son clat aurait clair le chemin de la souffrance.
Des temps difficiles s'annonaient.
Comme un dfil.

Dfinition n1 du dictionnaire Duden
Zufriedenheit - Bonheur :
tat de plaisir et de satisfaction.
Synonymes : batitude, bien-tre, sentiment de contentement ou de prosprit.

La trilogie

Pendant que Liesel travaillait, Rudy courait. 
Il faisait le tour du stade Hubert, tournait autour du pt de maisons et luttait de vitesse avec pratiquement tout le monde entre le bas de la rue Himmel et le magasin de Frau Diller, non sans quelques faux dparts  la cl.
De temps  autre, quand Liesel aidait Rosa  la cuisine, celle-ci jetait un coup d'il par la fentre et disait :  Qu'est-ce que ce petit Saukerl peut bien fabriquer encore ? Il passe son temps  courir. 
Liesel allait voir  son tour.  Au moins, il ne s'est pas  nouveau peinturlur en noir.
 Effectivement, c'est un progrs ! 

Les raisons de Rudy
 la mi-aot aurait lieu une fte des Jeunesses hitlriennes et Rudy avait l'intention de remporter quatre preuves : le 1500 mtres, le 400 mtres, le 200 mtres et naturellement le 100 mtres.
Il apprciait ses nouveaux chefs des Jeunesses hitlriennes et il voulait leur plaire. En outre, il comptait bien dmontrer une ou deux choses  son vieux copain Franz Deutscher.

 Quatre mdailles d'or, dit-il une aprs-midi  Liesel qui faisait avec lui quelques tours de piste. Comme Jesse Owens en 1936.
 Tu ne serais pas encore obsd par lui, par hasard ? 
Rudy respirait au rythme de ses foules.  Pas exactement, mais ce serait chouette, non ? a ferait les pieds  tous ces fumiers qui ont dit que j'tais givr. Ils verraient que je n'tais pas si idiot.
 Mais tu peux vraiment remporter quatre preuves ? 
Ils ralentirent  la fin de la piste et Rudy posa ses mains sur ses hanches.  Il le faut. 

Il s'entrana pendant six semaines. Le jour de la fte des Jeunesses hitlriennes, le ciel tait bleu, sans un nuage. Les jeunes membres, leurs parents et une plthore de chefs en chemise brune envahissaient la pelouse. Rudy Steiner tait au sommet de sa forme.
 Regarde, dit-il  Liesel, voil Deutscher. 
Parmi la foule, l'incarnation de l'idal blond des Jeunesses hitlriennes donnait ses instructions  deux membres de sa section, qui approuvaient de temps en temps de la tte et faisaient quelques tirements. L'un d'eux avait mis sa main en visire pour se protger du soleil. On aurait dit qu'il saluait.
 Tu veux leur dire bonjour ? demanda Liesel.
 Non, merci. Plus tard. 
Quand j'aurai gagn.
Il ne pronona pas cette phrase, mais elle tait prsente, quelque part entre les yeux bleus de Rudy et les mains donneuses de conseils de Deutscher.

Il y eut l'incontournable dfil dans le stade.
L'hymne.
Les  Heil Hitler .
Ensuite, seulement, la comptition put dbuter.

Lorsqu'on appela les jeunes de la tranche d'ge de Rudy pour le 1 500 mtres, Liesel lui souhaita bonne chance  la manire allemande.
 Hals und Beinbruch, Saukerl. 
C'est--dire, qu'il se rompe le cou et la jambe.

Les garons se rassemblrent de l'autre ct du terrain circulaire. Certains s'tiraient, d'autres se concentraient et les autres taient l parce qu'ils n'avaient pas le choix.
Prs de Liesel, Barbara, la mre de Rudy, tait assise avec ses plus jeunes enfants sur une mince couverture.  Vous voyez Rudy ? demanda-t-elle  la ronde. Il est tout  fait sur la gauche.  Barbara Steiner tait une femme affable, impeccablement coiffe.
 O a ?  demanda l'une des filles. Sans doute Bettina, la plus jeune.  Je ne le vois pas ! 
 L-bas, le dernier. Non pas l, l ! 
Le coup de revolver du starter les interrompit. Les petites Steiner se prcipitrent vers la clture.
Lors du premier tour, un groupe de sept garons mena la course. Au second, ils ne furent plus que cinq, et quatre au troisime. Jusqu'au dernier tour, Rudy occupa la quatrime place.  la droite de Liesel, un homme faisait remarquer que le deuxime coureur semblait avoir le plus de chances de gagner, car il tait le plus grand.  Il ne reste plus que deux cents mtres, disait-il  sa femme qui tait perplexe. Tu vas voir, il va se dtacher." Il se trompait.
Un officiel gargantuesque en chemise brune informa les coureurs qu'il ne restait plus qu'un tour. Lui, au moins, ne souffrait pas du rationnement. Il donna l'information au moment o le groupe de tte passait sur la ligne d'arrive, et ce n'est pas le deuxime concurrent qui acclra, mais le quatrime. Avec deux cents mtres d'avance.
Rudy courait.
Il ne se retourna  aucun moment.
Il creusa l'cart jusqu' ce que l'ventualit qu'un autre que lui puisse gagner casse net comme un lastique. Il ne restait plus aux trois garons qui le suivaient qu' se battre pour les miettes. Dans les derniers mtres, il n'y eut plus que des cheveux blonds et de l'espace et, lorsqu'il franchit la ligne d'arrive, Rudy ne s'arrta pas. Il ne leva pas le bras. Il ne se plia mme pas en deux pour reprendre son souffle. Il continua  courir sur une vingtaine de mtres avant de jeter un coup d'il par-dessus son paule pour voir les autres passer la ligne.
Avant de rejoindre sa famille, il s'arrta prs de ses chefs, puis de Franz Deutscher. Tous deux se salurent.
 Steiner.
 Deutscher.
 Les tours que je t'ai fait faire t'ont servi, on dirait ?
 On dirait. 
Il ne sourirait pas avant d'avoir remport les autres courses.

Un lment  noter pour plus tard
Non seulement Rudy tait dsormais reconnu comme un bon lve, mais il tait aussi un athlte dou.

Liesel, pour sa part, devait d'abord courir le 400 mtres. Elle termina septime. Elle finit ensuite quatrime dans la srie liminatoire du 200 mtres. Tout ce qu'elle voyait devant elle, c'taient les mollets et les queues-de-cheval des filles qui la prcdaient. Au saut en longueur, elle ne fit pas non plus des tincelles. Ce n'tait pas son jour, mais c'tait celui de Rudy.
 la finale du 400 mtres, il mena de la ligne droite jusqu' l'arrive. Quant au 200 mtres, il le remporta de justesse.
 Tu es fatigu ?  interrogea Liesel. C'tait le dbut de l'aprs-midi.
 Pas du tout.  Il haletait et tirait ses mollets.
 De quoi tu parles, Saumensch ? Qu'est-ce que tu en sais ? 
Quand on appela les concurrents pour les liminatoires du 100 mtres, il se leva lentement et suivit les autres adolescents qui se dirigeaient vers la piste. Liesel lui courut aprs.  H, Rudy !  Elle le tira par la manche.  Bonne chance ! 
 Je ne suis pas fatigu, dit-il.
 Je sais. 
Il lui fit un petit clin d'il.
Il tait fatigu.

Lors de la srie liminatoire, il ralentit de manire  finir deuxime. Dix minutes plus tard, on appela les concurrents pour la finale. Deux autres garons avaient fait une dmonstration impressionnante et Liesel avait l'intuition que Rudy ne pourrait pas remporter cette preuve. Tommy Mller, qui avait termin avant-dernier de sa srie, se tenait  ses cts devant la clture.  Il va gagner, dit-il.
 Je sais. 
Non, il ne va pas gagner.
Lorsque les finalistes s'alignrent au dpart, Rudy s'agenouilla et prit ses marques en creusant avec ses mains. Un adulte en chemise brune se prcipita pour lui dire d'arrter. Liesel pouvait voir le doigt tendu de l'homme au crne dgarni et la terre qui tombait des doigts de Rudy.
Liesel serra fort la clture au moment o le signal fut donn. Le revolver retentit  deux reprises. L'un des concurrents avait fait un faux dpart. Rudy. L'officiel revint lui parler et il approuva de la tte. S'il recommenait, il serait limin.
Pour la seconde fois, Liesel se concentra sur le dpart et, pendant quelques instants, elle n'en crut pas ses yeux. Un concurrent avait  nouveau fait un faux dpart et c'tait le mme que prcdemment. Elle imagina une course idale, dans laquelle son ami gagnait dans les dix derniers mtres. Mais la ralit tait tout autre. Rudy tait en train d'tre disqualifi. On le conduisait sur le bord de la piste o il allait regarder, seul, les autres athltes disputer la course.
Ils s'alignrent et s'lancrent en avant.
Un garon aux cheveux brun-roux et  la foule puissante gagna avec au moins cinq mtres d'avance.
Sans Rudy.

 la fin de la journe, lorsque le soleil disparut de la rue Himmel, Liesel s'assit sur le trottoir avec son ami.
Ils parlrent ensemble d'une quantit de choses, comme la tte qu'avait faite Franz Deutscher aprs le 1 500 mtres ou la crise de nerfs d'une fille de onze ans qui avait chou au lancement du disque, mais ils vitrent soigneusement le sujet.
Au moment o ils allaient regagner leurs domiciles respectifs, la voix de Rudy rattrapa Liesel et lui exposa la vrit. Une vrit qui demeura quelques instants sur son paule avant de trouver le chemin de son oreille.

Voix de Rudy
 Je l'ai fait exprs. 

Lorsqu'elle enregistra cette confession, Liesel posa la seule question valable.  Mais pourquoi, Rudy ? Pourquoi as-tu fait a ? 
Il ne rpondit pas, une main pose sur la hanche. Avec un sourire entendu, il rentra chez lui d'un pas nonchalant. Par la suite, ils n'abordrent plus jamais cette question.
Liesel allait se demander souvent quelle rponse lui aurait donne Rudy si elle avait insist. Peut-tre considrait-il que trois mdailles constituaient une dmonstration suffisante. Ou alors, il craignait de perdre cette dernire course. Finalement, elle s'en tint  l'explication que lui soufflait une voix intrieure.
 Parce qu'il n'est pas Jesse Owens. 
C'est seulement au moment o elle se levait qu'elle remarqua les trois mdailles en plaqu or poses  ct d'elle. Elle alla frapper  la porte des Steiner et les lui tendit.  Tu as oubli a.
 Non, je ne les ai pas oublies.  Il referma la porte et Liesel emporta les mdailles chez elle. Elle les descendit au sous-sol et parla  Max de son ami Rudy Steiner.
 C'est vraiment un abruti, conclut-elle.
 Visiblement , approuva Max. Mais je ne crois pas qu'il ait t dupe.
Chacun se mit alors au travail. Max se plongea dans son carnet de croquis, Liesel dans Le Porteur de rves. Elle tait parvenue  la dernire partie, au moment o le jeune prtre doute de son engagement aprs sa rencontre avec une femme trange et lgante.
Lorsqu'elle posa le volume sur ses genoux, Max demanda quand elle pensait l'avoir termin.
 Dans quelques jours.
 Et tu en attaqueras un nouveau ? 
La voleuse de livres contempla le plafond.
 Peut-tre, Max.  Elle referma le livre et s'appuya au mur.  Avec un peu de chance. 

Le livre suivant
Au contraire de ce que vous croyez, ce n'est pas le Dictionnaire universel Duden.

Non, le dictionnaire intervient  la fin de cette petite trilogie, et nous n'en sommes qu'au deuxime volet. Liesel y termine Le Porteur de rves et drobe un livre intitul Un chant dans la nuit. Comme d'habitude, elle le prend dans la maison des Hermann. La diffrence, c'est qu'elle s'est rendue seule sur les hauteurs de la ville, sans Rudy. 
C'tait une matine o le soleil brillait dans un ciel parsem de nuages lgers comme de l'cume.
Liesel se tenait dans la bibliothque du maire, les doigts vibrants de dsir. Elle tait suffisamment en confiance, cette fois, pour promener ses doigts le long des rayonnages - une brve rptition de sa premire visite dans cette pice - et elle chuchotait les titres au fur et  mesure de sa progression.
Sous le cerisier.
Le Dixime Lieutenant.
Tous les titres ou presque la tentaient, mais, aprs une ou deux minutes, elle se dcida pour Un chant dans la nuit, vraisemblablement parce que le volume tait vert et qu'elle n'avait encore aucun livre de cette couleur. Le texte grav sur la couverture tait blanc et, entre le titre et le nom de l'auteur, il y avait une petite vignette reprsentant une flte. Elle ressortit par la fentre, pleine de gratitude.
En l'absence de Rudy, elle avait un sentiment de vide, mais ce jour-l, prcisment, la voleuse de livres prfrait tre seule. Elle alla entamer sa lecture sur les bords de l'Amper, suffisamment loin du Q. G. occasionnel de Viktor Chemmel et de l'ex-bande d'Arthur Berg.
Personne ne vint la dranger et elle put lire quatre des courts chapitres d'Un chant dans la nuit. Heureuse.
C'tait le plaisir et la satisfaction.
D'un vol russi.

La trilogie du bonheur fut complte une semaine plus tard.
 la fin aot, un cadeau arriva. Ou, plus exactement, il fut remarqu.
C'tait la fin de la journe. Liesel regardait Kristina Mller qui sautait  la corde dans la rue Himmel. Rudy Steiner dbarqua, juch sur le vlo de son frre, et freina en catastrophe devant elle.  Tu as du temps ?  interrogea-t-il.
Elle haussa les paules.  Pour faire quoi ?
 Tu devrais venir, je t'assure.  Il abandonna brutalement sa bicyclette et alla chez lui chercher l'autre vlo. Liesel resta l, regardant le pdalier tourner dans le vide.

Ils se dirigrent vers Grande Strasse, o Rudy mit pied  terre et l'attendit.
 Eh bien, qu'y a-t-il ?  demanda Liesel.
Rudy pointa l'index.  Regarde bien. 
Ils avancrent vers un endroit o ils pourraient mieux voir, derrire un pica.  travers les branches pineuses, Liesel dcouvrit la fentre ferme, puis l'objet appuy contre la vitre.
C'est un... ?
Rudy fit  oui  de la tte.

Ils discutrent plusieurs minutes avant de dcider qu'ils devaient tenter le coup. Visiblement, l'objet avait t plac l de manire intentionnelle et, si c'tait un pige, cela valait la peine d'essayer.
 Une voleuse de livres se doit d'y aller , dclara Liesel.
Elle dposa sa bicyclette sur le sol, observa la rue et traversa le jardin. Les ombres des nuages taient enfouies parmi les herbes assombries. taient-elles des trous o l'on pouvait tomber, ou bien des parcelles d'obscurit o se cacher ? En imagination, elle se vit en train de glisser le long d'un de ces trous jusque dans les griffes du maire en personne. Cela l'affola un peu et elle se retrouva au bord de la fentre plus vite qu'elle ne l'aurait souhait.
L'histoire du Siffleur se reproduisait.
Elle avait des picotements dans les paumes.
De petites ondes de sueur venaient baigner ses aisselles.
Lorsqu'elle leva la tte, elle put lire le titre. Dictionnaire universel Duden. Elle se tourna brivement vers Rudy.  C'est un dictionnaire.  Ses lvres avaient form les mots en silence. Il leva les mains en signe d'impuissance.
Elle agit mthodiquement, en remontant la fentre. Elle se demandait  quoi pouvait ressembler la scne vue de l'intrieur de la maison, avec sa main qui se tendait et soulevait la fentre jusqu' ce que le livre tombe. Il cda lentement, comme un arbre abattu.
a y tait.
Tout se passa en douceur et en silence.
Le volume s'inclina simplement vers elle et elle s'en saisit avec sa main libre. Elle referma mme la fentre en douceur, puis fit demi-tour et retraversa le jardin parmi les nids-de-poule de nuages.
 Impec' ! dit Rudy en lui tendant le vlo.
 Merci. 
Ils reprirent les bicyclettes et gagnrent le coin de la rue. L, Liesel eut  nouveau le sentiment d'tre observe. Une voix intrieure pdalait dans son esprit. Un tour, deux tours. 
Regarde la fentre. Regarde la fentre. C'tait un appel irrsistible.
Elle prouvait le dsir de s'arrter, aussi intense qu'un besoin de se gratter.
Elle mit pied  terre et se tourna vers la bibliothque de la maison du maire. Elle aurait d s'en douter, mais elle ne put dissimuler l'onde de choc qu'elle prouva en apercevant Ilsa Hermann, debout derrire la vitre. Elle tait transparente, mais bien prsente. Ses cheveux flous n'avaient pas chang et son regard, sa bouche et son expression meurtris taient attentifs.
Trs lentement, elle leva la main  l'attention de la voleuse de livres. Un signe immobile. 
Liesel tait trop mue pour penser ou pour dire quoi que ce soit  Rudy. Elle se reprit suffisamment pour rendre son salut  la femme du maire.

Dfinition n2 du dictionnaire Duden
Verzeihung - Pardon :
Action de cesser tout sentiment de colre, d'animosit ou de ressentiment.
Synonymes : absolution, grce, misricorde.

Sur le chemin du retour, ils s'arrtrent au niveau du pont et examinrent le lourd volume noir. En le feuilletant, Rudy tomba sur une lettre glisse entre deux pages. Il la prit et se tourna vers Liesel,  Il y a ton nom inscrit dessus. 
L'eau de la rivire coulait.
Liesel prit la feuille de papier.

La lettre
Chre Liesel,
Je sais que tu me trouves pathtique et excrable (si tu ne connais pas ce terme, regarde la dfinition), mais je ne suis tout de mme pas sotte au point de ne pas remarquer tes traces de pas dans la bibliothque.
La premire fois, quand j'ai vu qu'un livre manquait, j'ai cru que je l'avais mal rang.
Et puis j'ai vu les empreintes de pieds sur le sol  certains endroits, quand la lumire donne dessus.
a m'a fait sourire.
J'tais heureuse que tu aies pris ce que tu estimais t'appartenir.
J'ai alors commis l'erreur de croire que cela ne se reproduirait pas. Quand tu es revenue, j'aurais d tre furieuse, et pourtant cela n'a pas t le cas.
La dernire fois, je t'ai entendue, mais j'ai prfr ne pas bouger.
Tu prends un seul livre  chacune de tes venues, et il faudra compter un bon millier de visites avant qu'il n'en reste plus.
J'espre seulement qu'un jour, tu frapperas  la porte et que tu pntreras dans la bibliothque d'une manire plus civilise.
Je tiens  te redire combien je suis dsole que nous n'ayons pas pu continuer  employer ta mre nourricire.
Enfin, j'espre que ce dictionnaire universel te sera utile pour lire tes livres vols.
Bien  toi,
Ilsa Hermann

 On ferait mieux de rentrer, suggra Rudy, mais Liesel ne bougea pas.
 Pourrais-tu m'attendre dix minutes ? demanda-t-elle.
 Bien sr. 

Liesel se fora  retourner au 8, Grande Strasse et s'assit sur le territoire familier de l'entre principale. Elle avait laiss le dictionnaire  Rudy, mais elle tenait la lettre plie  la main et frottait ses doigts sur le papier, tandis qu'elle sentait de plus en plus le poids des marches autour d'elle. Elle essaya  quatre reprises de cogner sur la surface impressionnante de la porte, mais elle ne put s'y dcider. Elle russit tout juste  effleurer le bois tide avec ses phalanges.
 nouveau, son frre vint la trouver.
Son genou cicatrisait gentiment. Du bas des marches, il lui lana :  Vas-y, Liesel, frappe. 

C'tait la seconde fois qu'elle prenait la fuite. Elle aperut bientt la silhouette de Rudy au loin, prs du pont. Elle sentait le vent dans ses cheveux. Ses pieds appuyaient sur les pdales.
Liesel Meminger tait une criminelle.
Mais pas parce qu'elle avait drob quelques livres par une fentre ouverte.
Tu aurais d frapper, pensa-t-elle. Elle se sentait coupable, et pourtant elle ne put retenir un petit rire juvnile.
Tout en pdalant, elle essaya de se tenir un discours.
Tu ne mrites pas d'tre aussi heureuse, Liesel. Vraiment pas.
Peut-on voler le bonheur ? Ou est-ce une supercherie humaine de plus ?
Liesel repoussa ces penses. Elle franchit le pont et dit  Rudy de se dpcher en faisant attention  ne pas oublier le livre.
Ils filrent sur leurs vlos rouills.
Ils filaient vers leurs maisons, vers l'automne qui succderait  cet t-l, et vers le souffle assourdissant du bombardement de Munich.

Le son des sirnes

Avec les quelques sous que Hans avait gagns au cours de l't, il acheta un poste de radio d'occasion.  Comme a, dit-il, nous serons au courant des raids ariens avant mme que les sirnes ne se dclenchent. Il y a une espce de bruit de coucou et ensuite ils disent quelles sont les zones qui risquent d'tre touches. 
Il posa le poste sur la table et l'alluma. Ils essayrent de le faire marcher galement dans le sous-sol, pour Max, mais il n'mit que des grsillements et des bribes de voix.
En septembre, ils ne l'entendirent pas. Ils dormaient.
Soit le poste tait dj  moiti cass, soit l'avertissement fut aussitt couvert par les hurlements des sirnes.

Une main secoua doucement l'paule de Liesel endormie.
Puis la voix effraye de Papa s'leva.
 Rveille-toi, Liesel, il faut partir. 
Compltement dsoriente par ce rveil brutal, Liesel avait peine  distinguer les contours du visage de Hans Hubermann. La seule chose visible,  vrai dire, tait sa voix.

Une fois dans le couloir, ils s'arrtrent.
 Attendez , dit Rosa.

Ils se prcipitrent au sous-sol dans le noir.
La lampe  ptrole tait allume.
Max mergea de derrire les bches et les pots de peinture, les traits tirs. Il glissa nerveusement ses pouces dans la ceinture de son pantalon.  Il est temps d'y aller, n'est-ce pas ? 
Hans se dirigea vers lui.  Oui, il est temps.  Il lui serra la main et lui donna une tape sur le bras.
 On viendra vous voir  notre retour.
 Bien sr. 
Rosa et Liesel l'treignirent.
 Au revoir, Max. 

Quelques semaines auparavant, ils avaient envisag la question ensemble : en cas d'alerte, devaient-ils demeurer dans leur propre sous-sol ou aller s'abriter tous les trois un peu plus loin, chez les Fiedler ? C'est Max qui les avait convaincus.  Ils ont jug que ce n'tait pas assez profond ici. Je vous ai dj mis suffisamment en danger comme a. 
Hans avait hoch affirmativement la tte.  Quel malheur que nous ne puissions pas vous emmener ! C'est une honte.
 C'est ainsi. 

Au-dehors, les sirnes rugissaient. Les habitants sortaient de chez eux en courant, en claudiquant ou en tranant les pieds. Certains fouillaient la nuit du regard, cherchant  reprer les avions en fer-blanc dans le ciel.
La rue Himmel tait encombre de gens, chacun portant ce qu'il avait de plus prcieux, un bb, un coffret ou une pile d'albums de photos. Liesel tenait ses livres serrs contre elle. Frau Holtzapfel, les yeux exorbits, avanait  petits pas sur le trottoir, charge d'une lourde valise.
Papa, qui n'avait pas pens  prendre quoi que ce soit, mme pas son accordon, revint sur ses pas et s'empara de son bagage.  Jsus, Marie, Joseph, qu'avez-vous mis l-dedans ? demanda-t-il. Une enclume ? 
Frau Holtzapfel trottina  ses cts.  Juste le ncessaire. 
Les Fiedler habitaient six maisons plus loin.
La famille tait compose de quatre personnes, toutes avec des cheveux blonds comme les bls et la bonne couleur d'yeux pour l'Allemagne. Et surtout, ils disposaient d'un sous-sol profond. Vingt-deux personnes s'y entassrent, dont les Steiner au grand complet, Frau Holtzapfel, Pfiffikus, un jeune homme et une autre famille, les Jenson. Afin de prserver un climat de bonne entente, on vita de placer cte  cte Frau Holtzapfel et Rosa Hubermann, mme si, dans certaines circonstances, les chicaneries n'taient pas de mise.
La pice, claire par un simple globe, tait humide et froide. Les asprits des murs rentraient dans le dos des gens qui s'y appuyaient en parlant. Le son assourdi et dform des sirnes filtrait d'on ne sait o. Cela n'tait pas rassurant quant  la qualit de l'abri, mais au moins ils pourraient entendre les trois sirnes annonciatrices de la fin de l'alerte. Pas besoin d'un Luftschutzwart - un surveillant de raid arien.
Sans perdre de temps, Rudy vint retrouver Liesel et s'installa prs d'elle. Ses cheveux pointaient vers le plafond.  C'est pas formidable ? 
Elle ne put viter de prendre un ton sarcastique.  Charmant.
 Allons, Liesel, ne sois pas comme a. Qu'est-ce qui peut nous arriver,  part tre rtis, aplatis comme des crpes ou je ne sais quoi par les bombes ? 
Liesel regarda les visages autour d'elle et se mit  tablir une liste des personnes les plus effrayes.

La hit list
1. Frau Holtzapfel
2. M. Fiedler
3. Le jeune homme
4. Rosa Hubermann

Frau Holtzapfel avait les yeux carquills. Sa silhouette sche tait vote et sa bouche formait un cercle. Herr Fiedler demandait aux gens comment ils allaient, parfois de manire rptitive. Le jeune homme, Rolf Schultz, restait dans son coin et murmurait des paroles muettes, les mains cimentes dans ses poches. Rosa se balanait doucement d'avant en arrire.  Liesel, chuchota-t-elle, approche-toi.  Elle l'treignit par-derrire, en chantant une chanson, mais d'une voix si basse que Liesel ne parvint pas  l'identifier. Son souffle faisait natre des notes qui mouraient sur ses lvres.  leurs cts, Papa tait immobile et silencieux.  un moment, il posa sa main chaude sur le crne froid de Liesel. Tu vas vivre, disait-elle. Et c'tait vrai.
 leur gauche se tenaient Alex et Barbara Steiner avec leurs plus jeunes enfants, Emma et Bettina. Les deux petites filles taient accroches  la jambe droite de leur mre. L'an, Kurt, regardait droit devant lui dans l'attitude du parfait Jeune hitlrien et tenait la main de Karin, qui tait toute petite pour ses sept ans. Anna-Marie, dix ans, jouait avec la surface charnue du mur de ciment.
De l'autre ct des Steiner, il y avait Pfiffikus et la famille Jenson.
Pfiffikus se retenait de siffler.
M. Jenson, un homme barbu, serrait sa femme contre lui, tandis que leurs enfants allaient et venaient en silence. Ils se chamaillaient de temps  autre, mais n'allaient pas jusqu' entamer une vritable dispute.
Au bout d'une dizaine de minutes, une sorte d'absence de mouvement rgna dans la cave. Les corps taient serrs les uns contre les autres et seuls les pieds changeaient de position. Le calme tait riv aux visages. Tout le monde se regardait et attendait.

Dfinition n3 du dictionnaire Duden
Angst - Peur :
motion pnible et souvent forte cause par l'anticipation ou la prise de conscience d'un danger.
Synonymes : terreur, horreur, panique, frayeur, alarme.

On disait que dans d'autres abris, on chantait  Deutschland ber Alles  ou que des gens discutaient parmi les relents aigres de leur propre haleine. Ce n'tait pas le cas dans l'abri des Fiedler. L, il n'y avait que de la crainte et de l'apprhension, et la chanson morte sur les lvres cartonneuses de Rosa Hubermann.
Un peu avant que les sirnes ne signalent la fin de l'alerte, Alex Steiner, l'homme au visage impassible, demanda doucement aux deux petites de quitter les jupes de leur mre et de venir prs de lui. Il put tendre la main et prendre  ttons celle de Kurt, qui, toujours stoque, regardait droit devant lui et serra un peu plus fort celle de sa sur. Bientt, tous les occupants de la cave se tinrent par la main et le groupe d'Allemands forma un cercle grumeleux. Les mains froides se mlrent aux mains chaudes et parfois, sous la peau ple, le pouls du voisin fut perceptible. Certains fermaient les yeux, dans l'attente d'une mort prochaine, ou dans l'espoir du signal annonant la fin de l'alerte.
Mritaient-ils mieux, tous ces gens ?
Combien parmi eux avaient activement perscut d'autres personnes, enivrs par le regard d'Hitler, rptant ses phrases, ses paragraphes, son uvre ? Rosa Hubermann tait-elle responsable ? Elle qui cachait un Juif? Et Hans ? Mritaient-ils tous de mourir ? Les enfants ?
J'aimerais beaucoup connatre la rponse  chacune de ces questions, mme si je ne peux me prter  ce jeu. Ce que je sais, c'est que ce soir-l, tous ces gens ont senti ma prsence,  l'exception des plus jeunes. J'tais la suggestion. J'tais le conseil, tandis que, dans leur imagination, j'arrivais dans la cuisine et avanais dans le couloir.
Comme c'est souvent le cas avec les humains, quand j'ai lu ce qu'a crit sur eux la voleuse de livres, je les ai pris en piti. Pas autant, nanmoins, que ceux que je ramassais  cette poque dans diffrents camps. Les Allemands terrs dans ce sous-sol taient dignes de piti, sans aucun doute, mais au moins ils avaient une chance. Ce sous-sol n'avait rien d'une salle d'eau. On ne les envoyait pas sous la douche. Pour eux, l'existence pouvait encore se poursuivre.

Dans le cercle irrgulier qu'ils formaient, les minutes s'coulrent au compte-gouttes.
Liesel tenait la main de Rudy et celle de sa maman.
Une seule pense l'attristait.
Max.
Comment Max survivrait-il si les bombes tombaient sur la rue Himmel ?
Elle examina le sous-sol des Fiedler. Il tait plus solide et visiblement plus profond que celui du n33.
Elle posa une question muette  Hans.
Est-ce que tu penses  lui, toi aussi ?
Perut-il la question ? Toujours est-il qu'il lui adressa un signe de tte affirmatif. Et quelques minutes aprs, les trois sirnes annoncrent le retour au calme.
Au 45 de la rue Himmel, chacun poussa un soupir de soulagement.
Certains fermrent les yeux, puis les rouvrirent.
Une cigarette circula.
Au moment o elle allait atteindre les lvres de Rudy, Alex Steiner s'en empara.  Pas toi, Jesse Owens. 
Les enfants se jetrent dans les bras de leurs parents. Tous mirent plusieurs minutes  se rendre compte qu'ils taient encore en vie et qu'ils allaient continuer  vivre. Alors, seulement, leurs pieds gravirent les marches conduisant  la cuisine d'Herbert Fiedler.
Dans la rue, les gens repartaient en une procession silencieuse. Nombreux furent ceux qui levrent les yeux au ciel et rendirent grce  Dieu de les avoir protgs.

Une fois chez eux, les Hubermann se prcipitrent directement au sous-sol, mais Max n'avait pas l'air d'tre l. Il ne rpondait pas  leurs appels et ils ne le voyaient pas. La lampe  ptrole tait prs de s'teindre.
Max?
 Il a disparu.
 Max, vous tes l ? 
 Je suis ici. 

Au dbut, ils crurent que sa voix venait de derrire les bches et les pots de peinture, mais Liesel l'aperut la premire. Il tait assis devant. Son visage fatigu se confondait avec le matriel. Il semblait frapp de stupeur.
Quand ils s'avancrent vers lui, il parla de nouveau.
 Je n'ai pas pu m'en empcher , dit-il.
C'est Rosa qui rpondit. Elle s'accroupit  sa hauteur.  De quoi parlez-vous, Max ?
 Je...  Il avait du mal  s'exprimer.  Pendant que tout tait calme, je suis all dans le couloir. Le rideau du salon tait entrouvert... J'ai pu jeter un il au-dehors, juste quelques secondes. 
Cela faisait vingt-deux mois qu'il n'avait pas vu le monde extrieur.
Il n'y eut ni colre ni reproche.
Papa prit la parole  son tour.
  quoi cela ressemblait-il ? 
Max releva la tte, avec une infinie tristesse mle d'tonnement.  Il y avait des toiles, dit-il, elles m'ont brl les yeux. 

Quatre personnes.
Deux debout. Les deux autres au sol.
Toutes avaient vu une ou deux choses cette nuit-l.
Cet endroit, c'tait le sous-sol rel. C'tait la vraie peur. Max se releva et s'apprta  retourner derrire les bches. Il leur souhaita bonne nuit, mais il n'alla pas sous l'escalier. Avec la permission de Rosa, Liesel resta auprs de lui jusqu'au matin. Elle lut Un chant dans la nuit, pendant qu'il dessinait et crivait dans son livre.
D'une fentre de la rue Himmel, crivit-il, les toiles m'ont embras les yeux.

Le voleur de ciel

En fait, le premier raid n'en tait pas un. Si les gens avaient attendu de voir les avions, ils seraient rests plants l toute la nuit. Cela expliquait qu'ils n'aient pas entendu le coucou  la radio. D'aprs le Molching Express, un certain oprateur de batterie antiarienne se serait un peu trop excit. Il avait cru entendre arriver des avions et les apercevoir  l'horizon. C'est lui qui avait donn l'alerte.
 Il l'a peut-tre fait exprs, remarqua Hans Hubermann. Qui aurait envie de rester dans une tour de dfense antiarienne  tirer sur des bombardiers ? 
Max poursuivit la lecture de l'article. Comme on pouvait s'y attendre, l'homme  l'imagination dlirante n'assumait plus cette fonction. Sans doute avait-il t affect  d'autres tches.
 Bonne chance  lui , dit Max, qui, apparemment, le comprenait. Puis il s'attaqua aux mots croiss.

Le prochain raid n'eut rien de fictif.
Dans la soire du 19 septembre, le coucou rsonna dans le poste, suivi d'une voix grave qui donnait des informations et plaait Molching sur la liste des cibles potentielles.
 nouveau, la foule se pressa dans la rue Rimmel et,  nouveau, Papa laissa son accordon. Rosa lui rappela de le prendre, mais il refusa.  Je ne l'ai pas pris la dernire fois et nous nous en sommes sortis vivants , expliqua-t-il. Visiblement, la guerre brouillait la frontire entre logique et superstition.
Cette atmosphre inquitante les suivit dans le sous-sol des Fiedler.  Ce soir, je crois que c'est srieux , dclara M. Fiedler. Les enfants comprirent vite que les parents avaient encore plus peur cette fois, et les plus jeunes, ragissant de la seule manire qu'ils connaissaient, se mirent  gmir et  pleurer tandis que la pice semblait osciller.
Mme au fond de cette cave, ils entendaient vaguement le bruit des bombes. La pression atmosphrique s'effondrait tel un plafond, comme pour craser la terre. Une partie des rues dsertes de Molching fut emporte.

Rosa tenait fivreusement la main de Liesel.
Les pleurs des enfants devenaient trs remuants.
Rudy lui-mme, feignant la nonchalance, se tenait trs droit pour rsister  la tension ambiante. Les gens jouaient des bras et des coudes pour agrandir leur espace vital. Certains essayaient de calmer les tout-petits. D'autres n'arrivaient pas  apaiser leur propre angoisse.
 Faites taire ce mme !  s'cria Frau Holtzapfel, mais sa phrase se perdit dans l'atmosphre chaude et chaotique de l'abri. Des larmes crasseuses roulaient sur les joues des enfants et les odeurs d'haleines nocturnes, d'aisselles moites et d'habits uss mijotaient dans ce qui tait maintenant un chaudron plein  ras bord d'tres humains.
Bien qu'elle ft tout prs de Rosa, Liesel dut crier  Maman !  pour se faire entendre. Puis de nouveau :  Maman, tu m'crases la main !
 Quoi ?
 Ma main ! 
Rosa la lcha. Pour se rconforter et oublier le tumulte, Liesel prit l'un de ses livres. Le Siffleur tait sur le dessus de la pile. Elle commena  lire  haute voix afin de mieux se concentrer, sans pour autant dominer le vacarme.
 Que dis-tu ?  rugit Rosa, mais Liesel l'ignora. Elle continua sa lecture de la premire page.
Quand elle entama la page deux, Rudy s'en aperut  son tour. Il l'couta avec attention et donna de petites tapes  son frre et  ses surs en leur demandant de faire de mme. Puis Hans Hubermann se rapprocha et rclama le silence, et peu  peu le calme gagna le sous-sol bond.  la page trois, tout le monde se taisait, sauf la lectrice.
Elle n'osait pas lever les yeux, mais elle sentait leurs regards terrifis accrochs  elle tandis qu'elle transportait les mots et les lchait dans un souffle. Une voix jouait des notes de musique en elle. Ceci est ton accordon, disait-elle.
Le bruit de la page tourne les fit sursauter.
Elle poursuivit sa lecture.
Pendant vingt minutes au moins, elle distribua les mots de l'histoire. Le son de sa voix apaisait les plus petits. Les autres voyaient en imagination le siffleur s'enfuir de la scne du crime. Liesel, elle, ne voyait que la mcanique des mots - leurs corps chous sur le papier, qui se couchaient sous ses pas. Et ici et l, dans l'intervalle entre un point et la capitale suivante, il y avait Max. Elle se rappelait les moments o elle lui faisait la lecture quand il tait malade. Est-il dans le sous-sol ? se demandait-elle. Ou bien est-il encore en train de regarder le ciel  la drobe, tel un voleur ?

Une jolie pense
L'une tait une voleuse de livres.
L'autre vola le ciel.

Tout le monde s'attendait  ce que le sol tremble.
C'tait toujours un fait immuable, mais au moins taient-ils maintenant distraits par la fillette au livre. L'un des petits garons faillit se remettre  pleurer, mais Liesel s'interrompit et imita son papa, ou mme Rudy, en l'occurrence. Elle lui adressa un clin d'il et reprit sa lecture.
C'est seulement lorsque le bruit touff des sirnes s'infiltra de nouveau dans la cave qu'elle fut interrompue.  Nous sommes maintenant en scurit, annona M. Jenson.
 Ouf !  fit Frau Holtzapfel.
Liesel leva les yeux.  Il ne reste que deux paragraphes avant la fin du chapitre , dit-elle. Et elle continua  lire sans fanfare, au mme rythme. Les mots, rien que les mots.

Dfinition n4 du dictionnaire Duden
Wort - Mot :
Unit de langage charge de sens / promesse / brve remarque, affirmation ou conversation.
Synonymes : terme, nom, expression.

Par respect pour elle, les adultes imposrent le calme et Liesel termina le premier chapitre du Siffleur.
Dans l'escalier, les enfants la dpassrent  toute allure, mais la plupart des gens - y compris Frau Holtzapfel et Pfiffikus (ce qui tait parfaitement appropri, tant donn le titre du livre) - prirent le temps de la remercier de les avoir distraits, avant de sortir en hte pour voir si la rue Himmel avait subi des dgts.
Il n'y en avait pas.
La seule trace de la guerre tait un nuage de poussire qui migrait d'est en ouest. Il regardait  travers les fentres, cherchant le moyen de s'y insinuer et, tandis qu'il s'paississait tout en s'tendant, il changeait les humains en apparitions fantomatiques.
Ce n'tait plus des gens qui marchaient dans la rue.
C'tait un ensemble de rumeurs charges de sacs.

Une fois  la maison, Papa le raconta  Max.  Il y a du brouillard et des cendres. J'ai l'impression qu'ils nous ont laisss sortir trop tt.  Il regarda Rosa.  Tu crois que je devrais aller voir si l'on a besoin d'aide  l'endroit o les bombes sont tombes ? 
Rosa ne fut nullement impressionne.  Ne fais pas l'imbcile, rpondit-elle, la poussire t'touffera. Non, non, Saukerl, tu vas rester ici.  Une ide lui vint alors et elle regarda Hans d'un air srieux. En fait, elle avait la fiert littralement crayonne sur le visage.  Reste ici et dis-lui, pour Liesel.  Elle haussa lgrement la voix.  Le livre. 
Max prta l'oreille.
 Le Siffleur, dit Rosa, chapitre un.  Elle expliqua alors ce qui s'tait pass dans l'abri.
Max se frottait la mchoire en observant Liesel qui se tenait dans un coin du sous-sol. Pour ma part, je dirais que l'ide de l'uvre qu'il allait ensuite mettre dans son carnet de croquis lui vint  ce moment-l.
La Secoueuse de mots.
Il l'imaginait en train de lire dans l'abri et probablement la voyait-il en train de tendre littralement les mots aux gens. Comme toujours, il devait voir aussi l'ombre d'Hitler. Sans doute entendait-il dj le bruit de ses pas qui se dirigeait vers la rue Himmel et le sous-sol - pour plus tard.
Aprs un long silence, il sembla sur le point de parler, mais Liesel le prit de vitesse.
 Vous avez vu le ciel ce soir ?
 Non.  Max se tourna vers le mur et pointa le doigt. Tous contemplrent les mots et le dessin qu'il avait tracs  la peinture plus d'un an auparavant, la corde et le soleil dgoulinant.  Non, juste celui-ci, ce soir.  Et  partir de l, plus personne ne parla. Les penses remplacrent les paroles.
J'ignore ce que pensrent Max, Hans et Rosa, mais je sais que Liesel Meminger se dit que si des bombes tombaient sur la rue Himmel, non seulement Max aurait moins de chances que les autres de s'en sortir, mais il mourrait seul.

La proposition de Frau Holtzapfel

Au matin, on alla inspecter les dgts. Il n'y avait pas eu de victimes, mais deux immeubles d'habitation n'taient plus que des pyramides de gravats et, au milieu du terrain des Jeunesses hitlriennes, le prfr de Rudy, on aurait cru qu'on avait prlev une gigantesque cuillere de terre. La moiti de la ville s'tait runie autour de cette circonfrence. Les gens estimaient sa profondeur et la comparaient  celles de leurs abris. Plusieurs jeunes crachrent dedans.
Rudy se tenait aux cts de Liesel.  On dirait qu'ils vont devoir le fertiliser  nouveau , commenta-t-il.

Les semaines suivantes, il n'y eut aucun raid et la vie reprit son cours normal. Deux pisodes marquants, nanmoins, allaient se produire.

Les deux vnements d'octobre
Les mains de Frau Holtzapfel.
Le dfil des Juifs.

Ses rides ressemblaient  de la calomnie. Sa voix quivalait  des coups de bton.
 vrai dire, elles eurent la chance de voir arriver Frau Holtzapfel par la fentre du salon, car ses phalanges sur la porte taient dures et dcides, annonciatrices de choses srieuses.
Liesel entendit les mots qu'elle redoutait.
 Va voir ce qu'elle veut , dit Rosa. La fillette obit, sachant o tait son intrt.
 Ta maman est l ?  demanda Frau Holtzapfel. La cinquantaine sche et rigide, comme si elle tait faite de fil de fer, elle se tenait sur le perron et regardait de temps  autre dans la rue.  Est-ce que ta truie de mre est l ? 
Liesel fit demi-tour et appela Rosa.

Dfinition n5 du dictionnaire Duden
Gelegenheit - Opportunit :
Occasion d'avancement ou de progrs.
Synonymes : perspective, ouverture, chance.

Rosa arriva rapidement.  Qu'est-ce que vous voulez ? Vous avez l'intention de cracher sur le sol de ma cuisine, en plus ? 
Frau Holtzapfel ne fut pas le moins du monde Impressionne.  C'est comme a que vous accueillez les gens qui sonnent  votre porte ? Quelle G'sindel ! 
Liesel avait le malheur d'tre coince entre les deux femmes. Rosa la repoussa.  Alors, vous allez me dire ce qui vous amne, oui ou flte ? 
Frau Holtzapfel jeta  nouveau un coup d'il dans la rue.  Je viens faire une proposition. 
Maman passa d'un pied sur l'autre.  Tiens donc!
 Pas  vous , rpondit son interlocutrice, comme si c'tait une vidence. Puis elle se tourna vers Liesel :   toi.
 Dans ce cas, pourquoi voulez-vous me voir ?
 J'ai besoin de votre autorisation. 
Oh la la ! pensa Liesel. Il ne manquait plus que a. Qu'est-ce que la Holtzapfel peut bien me vouloir ?
J'ai bien aim le livre que tu as lu dans l'abri. 
Tu ne l'auras pas, si c'est a que tu cherches, se jura Liesel.  Ah oui ?
 J'esprais pouvoir entendre la suite  la prochaine alerte, mais il n'y en a plus pour le moment.  Frau Holtzapfel serra les omoplates et redressa son dos rigide.  C'est pourquoi j'aimerais que tu viennes chez moi et que tu me le lises.
 Vous tes gonfle, Holtzapfel !  Rosa n'avait pas encore dcid si elle devait s'indigner ou non.  Si vous croyez que.. .
 Je ne cracherai plus sur votre porte, coupa son interlocutrice. Et je vous donnerai ma ration de caf. 
C'tait dcid, Rosa ne se mettrait pas en colre.  Plus un peu de farine ?
 H, vous tes juive, ou quoi ? Le caf, c'est tout. Vous pourrez l'changer contre de la farine avec quelqu'un d'autre. 
Adjug.
 ceci prs que Liesel n'avait pas t consulte.
 Bon, c'est entendu.
 Maman ?
 Tais-toi, Saumensch. Va chercher le bouquin.  Rosa se tourna de nouveau vers Frau Holtzapfel.  Quel jour vous conviendrait ?
 Le lundi et le vendredi  quatre heures. Et aujourd'hui, tout de suite. 

Liesel embota le pas  Frau Holtzapfel jusqu' la maison voisine, qui tait la copie conforme de celle des Hubermann. Un peu plus grande, peut-tre.
Lorsqu'elle s'installa  la table de la cuisine, Frau Holtzapfel s'assit de l'autre ct, face  la fentre.  Lis, dit-elle.
 Le chapitre deux ?
 Non, le huit ! videmment, le chapitre deux. Allez, vas-y avant que je ne te jette dehors.
 Bien, Frau Holtzapfel.
 Laisse tomber les "Bien, Frau Holtzapfel" et ouvre le livre. On n'a pas toute la journe. 
Seigneur, pensa Liesel, c'est ma punition pour les vols que j'ai commis. a a fini par me rattraper.

Elle lut pendant trois quarts d'heure et, lorsqu'elle eut termin le chapitre, un paquet de caf fut dpos sur la table.
 Merci, dit la femme, l'histoire est passionnante.  Elle se tourna vers la cuisinire et s'apprta  faire cuire des pommes de terre. Sans se retourner, elle demanda :  Tu es encore l ? 
Liesel en dduisit qu'elle pouvait partir.  Danke schn, Frau Holtzapfel.  Prs de la porte, elle vit les photos encadres de deux jeunes hommes en uniforme militaire et elle se hta alors d'ajouter un  Heil Hitler , bras tendu.
 Oui.  Frau Holtzapfel tait fire et elle avait peur. Deux fils sur le front russe.  Heil Hitler.  Elle mit son eau  chauffer et eut mme la politesse de raccompagner Liesel jusqu'au perron.  Bis morgen ?
Le lendemain tait un vendredi.  Oui, Frau Foltzapfel.  demain. 

Liesel calcula qu'il y avait eu encore quatre sances de lecture chez Frau Holtzapfel avant le dfil des Juifs dans les rues de Molching.
Ils taient en route vers Dachau, pour y tre concentrs.
Cela fait deux semaines, crirait-elle plus tard dans le sous-sol. Deux semaines pour changer le monde et quatorze jours pour le dtruire.

La longue marche vers Dachau

Certains ont dit que le camion tait tomb en panne, mais je suis  mme d'affirmer que ce n'tait pas le cas. J'tais l.
Ce qu'il y avait eu : un ciel ocanique, avec des nuages coiffs de blanc.
En outre, il n'y avait pas qu'un seul vhicule. Et trois camions ne tombent pas tous en panne d'un seul coup.
Lorsque les soldats se rangrent pour manger un morceau en fumant une cigarette et pour donner quelques bourrades aux prisonniers entasss, l'un des Juifs, malade et mourant de faim, s'effondra. J'ignore d'o venait le convoi, mais il tait  peu prs  six kilomtres de Molching et plus loin encore du camp de concentration de Dachau.
J'ai pntr dans le camion  travers le pare-brise et j'ai trouv l'homme  l'intrieur avant de ressortir par-derrire. Son me tait toute maigre. Sa barbe tait un boulet. Mes pieds ont atterri bruyamment sur le gravier, et pourtant ni les soldats ni les prisonniers n'ont entendu quoi que ce soit. Mais tous pouvaient sentir ma prsence.
J'ai le souvenir de souhaits nombreux  l'arrire de ce camion. Des voix intrieures m'interpellaient.
Pourquoi lui et pas moi ? 
Dieu merci, ce n'est pas moi.
Les soldats, eux, avaient d'autres proccupations. Leur chef crasa sa cigarette et posa aux autres une question assortie d'un nuage de fume.  Quand est-ce qu'on a sorti ces rats pour leur faire prendre l'air, la dernire fois ? 
Son lieutenant rprima une quinte de toux.  a ne leur ferait pas de mal, je dirais.
 Eh bien, allons-y. On a le temps, il me semble ?
 On a toujours le temps, chef.
 Et il fait un temps idal pour une marche, n'est-ce pas ?
 Oui, chef.
 Alors qu'est-ce que tu attends, bon sang ? 

Rue Himmel, Liesel jouait au foot et deux garons se disputaient le ballon au centre du terrain lorsque le son leur parvint. Mme Tommy Mller l'entendit.  Qu'est-ce que c'est ?  interrogea-t-il depuis son poste de gardien de but.
Tous se tournrent vers le pitinement qui se rapprochait, accompagn de voix autoritaires.
 Un troupeau de vaches ? avana Rudy. Non, ce n'est pas possible. a ne fait pas ce bruit-l. 
Lentement au dbut, les enfants avancrent jusqu' la boutique de Frau Diller. De temps  autre, les ordres taient aboys un peu plus fort.
Une vieille dame qui habitait un appartement en tage  l'angle de la rue de Munich se chargea d'clairer la lanterne de tout le monde. Dans l'encadrement de sa fentre, son visage ressemblait  un drapeau blanc, avec des yeux humides et une bouche bante. Sa voix vint s'craser aux pieds de Liesel.
Elle avait des cheveux gris.
Ses yeux taient bleu fonc.
 Die Juden, dit-elle. Les Juifs. 

Dfinition n6 du dictionnaire Duden
Elend - Malheur :
Souffrance, dtresse et chagrin considrables.
Synonymes : misre, dchirement, tourment, dsespoir, dsolation.

D'autres personnes firent leur apparition dans la rue, o l'on avait dj fait passer un groupe de juifs et autres criminels, comme du btail. Peut-tre gardait-on le secret sur les camps de la mort, mais de temps  autre, la gloire d'un camp de travail comme Dachau tait offerte aux regards.
Au bout de la rue, sur l'autre trottoir, Liesel aperut Hans Hubermann avec sa charrette et ses pots de peinture. Il se passait la main dans les cheveux, visiblement trs mal  l'aise.
 Mon papa est l-bas !  dit Liesel  Rudy, le doigt point.
Ils traversrent et le rejoignirent. Au dbut, il tenta de les loigner. Liesel, dit-il, tu devrais... 
Il se rendit compte, toutefois, qu'elle tait dtermine  rester et peut-tre tait-ce au fond quelque chose qu'elle devait voir. Dans le petit vent d'automne, il resta debout  ses cts, sans dire un mot.

Rue de Munich, ils regardrent.
Les gens se massaient autour d'eux.
Ils regardrent les Juifs descendre la rue comme un catalogue de couleurs. Ce ne sont pas les termes qu'employa la voleuse de livres pour les dcrire, mais je peux vous dire que c'est exactement ce qu'ils taient, car un grand nombre d'entre eux allaient mourir. Ils m'accueilleraient tous comme leur dernire amie sincre, avec des os pareils  de la fume et leurs mes tranant derrire.

Lorsque les prisonniers arrivrent, le bruit de leurs pas palpita sur le revtement de la chausse. Dans leurs crnes affams, leurs yeux taient immenses. Et la crasse. Ils taient dans une gangue de crasse. Les mains des soldats les poussaient et ils titubaient en une brve acclration force avant de reprendre lentement leur marche sous-alimente.
Hans les regardait par-dessus les ttes des badauds de plus en plus nombreux avec, j'en suis certaine, beaucoup de tension dans son regard d'argent. Liesel essayait de voir quelque chose entre les gens ou par-dessus leurs paules.
Ces hommes et ces femmes puiss tournaient vers eux leurs visages torturs, demandant non pas de l'aide - ils taient au-del de a - mais une explication. Juste de quoi attnuer leur dsarroi.
Leurs pieds peinaient  se dcoller du sol.
Ils avaient des toiles de David plaques sur leur chemise et le malheur tait attach  eux comme s'il leur tait attribu.  N'oubliez pas votre malheur...  Parfois, il s'enroulait autour d'eux comme une plante grimpante.
Les soldats marchaient  leurs cts en leur ordonnant d'aller plus vite et de cesser de gmir. Certains taient trs jeunes. Ils avaient le Fhrer dans les yeux.
Liesel se dit qu'elle avait devant elle les tres les plus malheureux du monde. C'est ce qu'elle crivit. Leur visage maci tait dform par la souffrance. La faim les dvorait. Quelques-uns marchaient les yeux baisss pour ne pas voir les gens sur le trottoir. D'autres regardaient, atterrs, ceux qui taient venus assister  leur humiliation, au prlude de leur mort. D'autres encore suppliaient que quelqu'un, n'importe qui, leur tende une main secourable.
En vain.
Quels que fussent les sentiments qui animaient les tmoins de ce dfil - fiert, audace ou honte -, nul ne fit rien pour l'interrompre. Du moins pas encore.
De temps  autre, le regard de l'un de ces hommes ou de ces femmes - non, ils n'taient pas considrs comme des hommes ou comme des femmes, c'taient des Juifs - croisait celui de Liesel dans la foule. Il exprimait la dfaite et la voleuse de livres ne pouvait rien faire, sinon leur rendre ce regard durant un long, un ingurissable moment, avant qu'ils ne disparaissent  ses yeux. Elle esprait seulement qu'ils liraient sur son visage  quel point le chagrin qu'elle prouvait tait profond, et sincre.
J'ai l'un des vtres dans mon sous-sol ! avait-elle envie de leur crier. On a fait ensemble un bonhomme de neige ! Je lui ai offert treize cadeaux quand il tait malade !
Mais elle se tut.
Cela n'aurait servi  rien.
Elle comprenait qu'elle ne leur tait d'aucune utilit. Il tait impossible de les sauver. Dans quelques minutes, elle verrait quel sort tait rserv  ceux qui tentaient de les aider.

Dans un lot du cortge, il y avait un homme plus g que les autres.
Il portait une barbe et des vtements dchirs.
Ses yeux avaient la couleur de l'agonie et, si lger qu'il ft, il tait encore trop lourd pour que ses jambes puissent le porter.
 plusieurs reprises, il tomba.
La joue contre la chausse.
Chaque fois, un soldat arrivait.  Steh' auf, ordonnait-il. Debout ! 
L'homme se mettait  genoux, se relevait pniblement et se remettait en marche.
Ds qu'il s'tait rinsr dans la file, il ne parvenait pas  garder le rythme et il s'effondrait de nouveau. Ceux qui arrivaient derrire lui - un plein camion - risquaient de le rattraper et de le pitiner.
Le spectacle de ses bras douloureux qui tremblaient quand il tentait de se remettre sur ses pieds tait insupportable. Ils se drobrent une fois encore, puis il russit  se relever et il fit quelques pas.
Cet homme tait un homme mort.
Dans cinq minutes, sans aucun doute, il tomberait dans le caniveau allemand et il mourrait sous les yeux des badauds qui ne lveraient pas le petit doigt.

Et puis, un tre humain.
Hans Hubermann.

Cela se passa trs vite.
La main qui tenait fermement celle de Liesel la lcha au moment o le vieil homme passa en titubant devant eux. La fillette sentit sa paume retomber sur sa hanche.
Papa fouilla dans sa charrette et y prit quelque chose, puis il se fraya un chemin dans la foule vers la chausse.
Le Juif se tenait devant lui, s'attendant  recevoir une ration supplmentaire d'humiliation. Il ouvrit de grands yeux, et tout le monde en fit autant, en voyant que Hans Hubermann, tel un prestidigitateur, lui tendait un morceau de pain.
Quand le pain changea de mains, le Juif se laissa tomber  genoux et treignit les jambes de Hans.
Liesel regardait, les yeux remplis de larmes.
Tel un flot humain, les autres Juifs passaient  ct des deux hommes et contemplaient cet inutile et minuscule miracle. Ce jour-l, quelques-uns atteindraient l'ocan. Ils recevraient une coiffe blanche.
Un soldat s'avana jusqu' la scne du crime. Il examina l'homme agenouill et Hans Hubermann, puis se tourna vers la foule. Aprs quelques instants de rflexion, il dtacha le fouet de sa ceinture et se mit  l'uvre.
Le Juif reut six coups de fouet. Sur le dos, sur la tte et sur les jambes.  Ordure ! Espce de porc !  Du sang coulait maintenant goutte  goutte de son oreille.
Ce fut ensuite le tour de Hans Hubermann.
Une autre main avait pris celle de Liesel, qui dcouvrit Rudy Steiner  ses cts, en train de dglutir avec difficult. Le bruit des coups de fouet la rendait malade. Hans en reut quatre avant de s'effondrer  son tour.
Au moment o le vieux Juif se releva pour la dernire fois, il se retourna brivement et lana un regard empreint de tristesse  Hans Hubermann qui tait maintenant agenouill lui aussi sur la chausse, les genoux douloureux, le dos zbr de quatre lignes de feu. Au moins le vieil homme allait-il mourir comme un tre humain. Ou en pensant qu'il tait un tre humain.
Quant  moi...
Je me demande si c'est vraiment un bien.

Liesel et Rudy jourent des coudes pour parvenir jusqu' Hans et l'aidrent  se relever tandis que des voix s'levaient de tous cts. Des mots et du soleil. C'est l'image qu'elle en garderait. La lumire qui tincelait dans la rue, les paroles comme des vagues qui se brisaient sur son dos.
Ils allaient partir quand ils remarqurent le morceau de pain, abandonn sur la chausse.
Au moment o Rudy le ramassait, l'un des Juifs le lui prit des mains et deux autres tentrent de s'en saisir  leur tour tandis qu'ils poursuivaient leur marche vers Dachau.

Le regard d'argent fut alors pris pour cible.
La charrette fut renverse et la peinture coula dans la rue.
On traita Hans Hubermann d'ami des Juifs.
D'autres se taisaient, l'aidant  se mettre en scurit.

Hans Hubermann, pench en avant, s'appuya contre le mur d'une maison, soudain submerg par ce qui venait de se passer.
Une image lui venait  l'esprit.
Le sous-sol du 33, rue Himmel.
La panique s'insinuait entre deux haltements.
Maintenant, ils vont venir. Ils vont venir.
Oh, Seigneur !
Il se tourna vers Liesel et ferma les yeux.
 Tu es bless, Papa ? 
Il rpondit par des questions.
 Mais  quoi ai-je pens ?  Il ouvrit les yeux. Sa salopette tait froisse. Il avait du sang et de la peinture sur les mains. Et des miettes de pain. Quelle diffrence avec le pain de cet t !  Oh Seigneur, Liesel, qu'est-ce que j'ai fait ? 

Oui.
Je ne peux qu'tre d'accord.

Qu'avait fait Papa ?

Paix

Ce soir-l, peu aprs vingt-trois heures, Max Vandenburg remonta la rue avec une valise pleine de nourriture et de vtements chauds. Il respirait l'air allemand. Les toiles jaunes taient en feu. Lorsqu'il atteignit la boutique de Frau Diller, il se retourna pour regarder une dernire fois le n33. Il ne pouvait voir la silhouette derrire la fentre de la cuisine, mais elle, en revanche, le voyait. Elle lui fit un petit signe de main. Il n'agita pas la sienne.
Liesel sentait encore ses lvres sur son front. Elle avait dans les narines l'haleine de son adieu.
 Je t'ai laiss quelque chose, avait-il dit, mais tu ne l'auras que lorsque tu seras prte. 
Et il tait parti.
Elle avait appel :  Max ? 
Mais il n'tait pas revenu.
Il tait sorti de sa chambre et avait referm la porte sans bruit.
Le couloir avait murmur.
Puis plus rien.
Lorsqu'elle entra dans la cuisine, Maman et Papa se tenaient tout courbs, le visage fig. Ils taient ainsi depuis une ternit de trente secondes.

Dfinition n7 du dictionnaire Duden
Schweigen  Silence :
Absence de sons ou de bruit.
Synonymes : calme, quitude, paix.

C'est a.
Paix.

Quelque part dans les environs de Munich, un Juif allemand cheminait dans l'obscurit. Il avait t dcid qu'il retrouverait Hans Hubermann quatre jours plus tard (enfin, s'il n'tait pas arrt), loin sur les bords de l'Amper, prs d'un pont effondr entre l'eau et les arbres.
Il se rendrait au rendez-vous, mais il ne resterait que quelques minutes.
Quand Hans se prsenta,  la date fixe, il trouva seulement un petit mot gliss sous un rocher, au pied d'un arbre. Il n'tait adress  personne en particulier et ne comportait qu'une phrase.

Les derniers mots de Max Vandenburg
Vous avez fait assez.

Maintenant, plus que jamais, le 33 de la rue Himmel tait un lieu de silence et le manque de pertinence du Dictionnaire universel Duden, surtout au niveau des synonymes, ne passa pas inaperu.
Le silence n'tait ni le calme ni la quitude. Ni la paix.

L'idiot et les hommes en manteau

Le soir du difi, l'idiot tait assis dans la cuisine et buvait des gorges amres du caf de Frau Holtzapfel en mourant d'envie d'en griller une. Il attendait que la Gestapo, ou les soldats, ou la police, enfin quelqu'un, viennent l'arrter, comme il pensait le mriter. Rosa lui ordonna de se mettre au lit. Liesel s'attarda sur le seuil. Il les renvoya toutes deux et resta l, la tte dans ses mains, jusqu'au petit matin.
Rien ne se passa.
Chaque minute apportait avec elle le bruit attendu des coups frapps  la porte et des voix menaantes.
Rien.
 Qu'ai-je fait ? se demandait-il  mi-voix.
 Seigneur, une cigarette me ferait du bien , fit-il comme rponse.
Liesel l'entendit prononcer ces phrases  plusieurs reprises. C'tait dur pour elle de rester prs de la porte. Elle aurait aim le rconforter, mais elle n'avait jamais vu un homme dans un tat pareil. Aucune consolation n'tait possible. Max tait parti et c'tait la faute de Hans Hubermann.
Les placards de la cuisine avaient la forme de la culpabilit et il avait les paumes moites  l'ide de ce qu'il avait fait. Elles devaient forcment l'tre, pensait Liesel, car ses propres mains taient trempes jusqu'aux poignets.

Dans sa chambre, elle fit des prires.
 genoux, mains jointes, les avant-bras poss sur le matelas.
 Mon Dieu, je vous en supplie, faites que Max survive. Je vous en prie, Seigneur... 
Mal aux genoux.
Mal aux pieds.

Au point du jour, elle s'veilla et retourna dans la cuisine. Papa s'tait endormi, la tte parallle  la table, et un filet de salive coulait au coin de ses lvres. L'arme du caf emplissait l'atmosphre, o flottait encore l'image de son stupide geste de charit. Comme un numro de tlphone ou une adresse. Si on le rpte plusieurs fois, Il reste.
Hans ne sentit pas la pression de la main de Liesel sur son paule, mais, lorsqu'elle recommena, il fit un bond.
Ils sont l? 
 Non, Papa, c'est moi. 
Il finit son fond de caf froid. Sa pomme d'Adam monta et descendit.  Ils auraient d venir. Pourquoi ne sont-ils pas venus, Liesel ? 
C'tait une insulte.
Ils auraient dj d venir et fouiller la maison, en qute d'un indice de son amiti pour les Juifs ou de sa trahison, mais il s'avra que Max tait parti pour rien. Il aurait pu tre en train de dormir dans le sous-sol ou de dessiner sur son carnet de croquis.
 Tu ne pouvais pas savoir qu'ils n'allaient pas venir, Papa.
 J'aurais d savoir qu'il ne fallait pas donner du pain  cet homme. Je n'ai pas rflchi.
 Papa, tu n'as rien fait de mal.
 Ce n'est pas vrai. 
Il se leva et sortit, laissant la porte de la cuisine ouverte. Pour tout aggraver, la matine s'annonait radieuse.

Au bout de quatre jours, il fit un long chemin  pied sur les bords de l'Amper.  son retour, il rapportait un petit billet qu'il posa sur la table de la cuisine.
Une semaine encore s'coula. Hans Hubermann attendait toujours sa punition. Les zbrures sur son dos cicatrisaient et il passait le plus clair de son temps  marcher dans les rues de Molching. Frau Diller crachait  ses pieds. La boutiquire avait pris le relais de Frau Holtzapfel, qui, fidle  sa promesse, avait cess de cracher sur la porte de ses voisins.  Je le savais, lanait-elle d'un ton venimeux. Salet d'ami des Juifs ! 
Il poursuivait son chemin sans lui prter attention et Liesel le retrouvait souvent sur le pont de l'Amper. Il posait les bras sur la rambarde et penchait le torse au-dessus de l'eau. Des enfants passaient  toute allure prs de lui en vlo. D'autres couraient et leurs pas et leurs cris rsonnaient.
Mais il n'y accordait aucune importance.

Dfinition n8 du dictionnaire Duden
Nachtrauern - Regret :
Chagrin accompagn de dsir ardent, de dception ou de perte.
Synonymes : repentir, chagrin, deuil.

 Tu le vois ? lui demanda-t-il une aprs-midi lorsqu'elle se pencha  ses cts. L, dans l'eau ? 
Le courant tait faible et, dans l'onde, Liesel put distinguer les contours du visage de Max Vandenburg. Elle voyait aussi ses cheveux comme des plumes et le reste de sa personne.  Il se battait contre le Fhrer dans notre sous-sol.
 Jsus, Marie, Joseph !  Les mains de Hans treignirent le bois.  Je suis un idiot. 
Non, Papa.
Tu es juste un homme.
Ces mots lui vinrent  l'esprit plus d'un an aprs, lorsqu'elle crivait dans le sous-sol. Elle regretta de ne pas les avoir trouvs  ce moment-l.
 Je suis stupide, dit Hans Hubermann  sa fille adoptive. Et gentil, ce qui fait de moi l'idiot le plus idiot du monde. En fait, j'ai envie qu'on vienne m'arrter. Tout plutt que cette attente insupportable. 
Hans Hubermann avait besoin d'une justification. Il avait besoin de savoir que Max Vandenburg tait parti de chez lui pour une bonne raison.
Finalement, aprs une attente de trois semaines, il pensa que c'tait arriv.

Il tait tard.

Liesel rentrait de chez Frau Holtzapfel lorsqu'elle aperut les deux hommes dans leur long manteau noir. Elle se prcipita dans la maison.
 Papa, Papa !  Dans sa hte, elle faillit renverser ce qui se trouvait sur la table de la cuisine.
 Papa, ils sont ici ! 
Rosa fut la premire  arriver.  Qu'est-ce que tu as  hurler comme a, Saumensch ? Qui est ici ?
 La Gestapo.
 Hansi ! 
Hans tait dj en train de sortir de la maison pour accueillir les visiteurs. Liesel voulut le rejoindre, mais Rosa la retint et elles observrent la scne depuis la fentre.
Papa, trs agit, s'tait post derrire le portail.
Maman resserra son treinte sur le bras de Liesel.
Les deux hommes passrent sans s'arrter.

Hans Hubermann, inquiet, se retourna et jeta un coup d'il  la fentre, puis il ouvrit le portail et les hla.  H, je suis ici ! C'est moi que vous cherchez. J'habite  ce numro. 
Les hommes en manteau s'arrtrent brivement et vrifirent quelque chose dans leur carnet.
 Oh non !  fut la rponse. Ils avaient des voix graves.  Vous tes malheureusement un peu trop vieux pour nous. 
Ils se remirent en marche, pour s'arrter juste aprs, devant le n 35. Le portail n'tait pas ferm. Ils entrrent.
 Frau Steiner ? dirent-ils lorsqu'on vint leur ouvrir la porte.
 C'est moi.
 Nous voudrions vous parler de quelque chose. 

Les hommes en manteau se dressaient comme des colonnes sur le seuil de la petite maison des Steiner.
Ce qui les intressait, c'tait leur fils.
Rudy.

Huitime partie
La secoueuse de mots

Avec :
de l'obscurit et des dominos - l'ide de Rudy tout nu - la punition - la femme de l'homme qui tenait ses promesses - un ramasseur - des mangeurs de pain - une bougie dans les arbres - un carnet de croquis cach - et la collection de costumes de l'anarchiste

Obscurit et dominos

Selon la formule des petites surs de Rudy, il y avait deux monstres assis dans la cuisine. Leurs voix martelaient mthodiquement la porte derrire laquelle trois des enfants Steiner jouaient aux dominos. Les trois autres coutaient la radio dans la chambre. Rudy esprait que cette intrusion n'avait rien  voir avec ce qui s'tait pass  l'cole, la semaine prcdente. Il n'avait pas voulu en parler  Liesel, ni chez lui.

Une aprs-midi sombre,
Un petit bureau de l'cole
Trois garons taient aligns et l'on procdait  un examen scrupuleux de leur corps et de leur dossier.

 la fin de la quatrime partie, Rudy entreprit de faire des piles de dominos, crant ainsi des motifs sur le plancher du salon. Comme d'habitude, il laissa quelques intervalles, pour le cas probable o le doigt espigle de l'une des petites viendrait s'en mler.
 Je peux les faire tomber, Rudy ?
 Non.
 Et moi, et moi ?
 Non plus. On le fera tous. 
Il aligna trois formations diffrentes qui conduisaient au centre, vers la mme tour de dominos. Ensemble, ils regarderaient s'effondrer ce qui avait t si soigneusement organis, avec un sourire ravi devant le spectacle superbe de la destruction.
Dans la cuisine, on parlait plus fort, maintenant. Chaque voix s'efforait de dominer l'autre. Diffrentes phrases tentrent de se faire entendre jusqu'au moment o une personne, demeure silencieuse jusque-l, glissa son mot parmi elles.
 Non , dit-elle. Deux fois.  Non.  Mme lorsque les autres reprirent la parole, elle russit  leur imposer le silence.  S'il vous plat, supplia Barbara Steiner, pas mon garon. 

 On peut allumer une bougie, Rudy ? 
C'tait quelque chose qu'ils avaient fait souvent avec leur pre. Il teignait la lumire et ils regardaient les dominos s'effondrer  la lueur de la flamme. Le spectacle n'en devenait que plus impressionnant.
De toute faon, il avait des fourmis dans les jambes.  Je vais chercher des allumettes. 

L'interrupteur tait prs de la porte.
Tranquillement, Rudy se dirigea vers elle, la bote d'allumettes dans une main, la bougie dans l'autre.
 Les meilleurs rsultats scolaires, disait l'un des monstres de sa voix terriblement sche et grave de l'autre ct de la porte. Sans parler de ses performances physiques.  Bon sang, quel besoin avait-il eu de gagner toutes ces courses le jour de la fte ?
Deutscher.
Que Franz Deutscher aille au diable.
Et puis soudain, il comprit.

Ce n'tait pas la faute de Franz Deutscher, mais la sienne. Il avait voulu montrer ce dont il tait capable  son ancien bourreau, mais aussi  tout le monde. Et maintenant tout le monde tait dans sa cuisine.

Il alluma la bougie et teignit la lumire.
 Prtes ?
 Mais je suis au courant de ce qui se passe l-bas.  C'tait la voix ferme de son pre, reconnaissable entre toutes.
 Vas-y, Rudy ! On attend.
 Bien sr, Herr Steiner, mais vous devez comprendre que c'est pour servir une grande cause. Pensez aux opportunits qui s'offriront  votre fils. C'est vritablement un privilge.
 Rudy, la bougie coule. 
Il imposa le silence d'un geste de la main et attendit la rplique d'Alex Steiner.
 Un privilge ? Courir pieds nus dans la neige ? Sauter du haut d'une plate-forme de dix mtres dans un mtre d'eau ? 
Rudy avait coll son oreille contre la porte. La cire de la bougie fondait et coulait sur sa main.
 Des rumeurs.  La voix aride et rationnelle avait rponse  tout.  Notre cole est l'une des meilleures qui soient. Elle dpasse le niveau international. Nous sommes en train de mettre sur pied un groupe d'lite de citoyens allemands au nom du Fhrer... 

Rudy refusait d'en entendre plus.
Il ta la cire fondue de sa main et s'loigna du rai de lumire qui passait par un interstice de la porte. Lorsqu'il s'assit, la flamme s'teignit. Des gestes trop brusques. Les tnbres emplirent la pice. La seule source de lumire tait le rectangle blanc de la porte de la cuisine.
Il craqua une autre allumette et ralluma la bougie. L'odeur suave du feu et du carbone s'leva.
Chacun  son tour, Rudy et ses surs donnrent un petit coup sur un alignement de dominos et ils les regardrent s'effondrer jusqu' ce que la tour centrale soit abattue. Les petites filles poussrent des cris ravis.
Kurt, son frre an, entra dans la pice.
 On dirait des cadavres, dit-il.
 Quoi?
Rudy leva les yeux vers son visage sombre, mais Kurt ne rpondit pas. Il venait de se rendre compte qu'on discutait dans la cuisine.  Qu'est-ce qui se passe l-dedans ? 
C'est l'une de ses surs qui rpondit. Bettina, la plus jeune, ge de cinq ans.  Il y a deux monstres, dit-elle. Ils sont venus chercher Rudy. 
Un enfant humain, l encore. Tellement plus avis.
Plus tard, quand les hommes en manteau s'en allrent, les deux garons, l'un g de dix-sept ans, l'autre de quatorze, trouvrent le courage d'affronter la cuisine.
Ils restrent sur le seuil. La lumire leur blessait les yeux.
C'est Kurt qui prit la parole.  Ils vont l'emmener ? 
Sa mre avait pos les avant-bras  plat sur la table, paumes vers le ciel.
Alex Steiner leva la tte.
Elle tait lourde.
Son visage exprimait la dtermination.
Il passa une main raide sur sa frange aux cheveux comme des chardes et fit plusieurs tentatives pour parler.
Papa?
Mais Rudy ne s'avana pas vers son pre.
Il s'assit  la table de la cuisine et prit la main de sa mre.
Alex et Barbara Steiner ne rvleraient rien de ce qui s'tait dit pendant que les dominos s'effondraient comme des cadavres dans le salon. Si seulement Rudy avait continu  couter  la porte durant quelques minutes encore...
Au cours des semaines qui suivirent, il se dit - ou plutt, il tenta de se persuader - que s'il avait entendu la suite de la conversation, ce soir-l, il serait entr beaucoup plus tt dans la cuisine.  Je vais y aller, aurait-il dit. Emmenez-moi. Je suis prt. 
S'il tait intervenu, cela aurait pu tout changer.

Trois possibilits
1. Alex Steiner n'aurait pas subi la mme punition que Hans Hubermann.
2. Rudy serait all dans cette cole. 
3. Et peut-tre, peut-tre, il serait rest en vie.

Le sort a voulu, malheureusement, que Rudy Steiner ne soit pas entr dans la cuisine au moment opportun.
Et qu'il ait report son attention sur ses surs et sur les dominos.
Rudy Steiner s'assit.
Il n'allait nulle part.

L'ide de Rudy tout nu

Il y avait eu une femme.
Debout dans un coin.
Sa natte, la plus paisse qu'il ait jamais vue, pendait dans son dos, telle une corde. De temps en temps, quand elle la ramenait devant, la natte restait tapie sur son sein colossal comme un animal domestique trop bien nourri. En fait, tout chez cette femme tait volumineux. Ses lvres, ses jambes. Ses dents, de vritables pavs. Sa voix tait ample et directe. Droit au but.  Komm, leur intima-t-elle. Approchez. Mettez-vous l. 
 ct d'elle, le mdecin ressemblait  un rongeur au crne dgarni. Petit et agile, il arpentait le bureau de l'cole avec des gestes bizarres, mais efficaces. Et il avait un rhume.
Des trois garons, difficile de dire lequel montra le moins d'empressement  se dshabiller lorsqu'ils en reurent l'ordre. Le premier regarda tour  tour le professeur vieillissant, l'infirmire gargantuesque et le docteur modle rduit. Celui du milieu contempla ses pieds et celui de gauche s'estima heureux d'tre dans une cole et non dans une rue sombre. Cette infirmire, dcida Rudy, tait une vraie terreur.
 Qui est le premier ?  demanda-t-elle.
Le professeur qui supervisait l'opration rpondit  leur place. Herr Heckenstaller disparaissait dans son costume noir et sa moustache lui mangeait le visage. Son choix fut vite fait.
 Schwarz. 
Le malheureux Jrgen Schwarz, horriblement mal  l'aise, entreprit d'ter son uniforme. Bientt, il ne lui resta plus que ses chaussures et son slip. Sur son visage de jeune Allemand, une supplication sans espoir s'tait choue.
 Les chaussures ?  demanda Herr Heckenstaller.
Schwarz ta chaussures et chaussettes.
 Und die Unterhosen, dit l'infirmire. Le slip aussi. 
Rudy et l'autre lve, Olaf Spiegel, avaient galement commenc  se dshabiller, mais ils ne se trouvaient pas dans la situation prilleuse de Jrgen Schwarz. Celui-ci tremblait des pieds  la tte. Il tait plus grand que les deux autres, quoique plus jeune d'un an. Lorsqu'il baissa son slip, il resta debout dans le petit bureau froid, au comble de l'humiliation, son amour-propre autour des chevilles.
L'infirmire le dtaillait, les bras croiss sur sa poitrine ravageuse.
Heckenstaller ordonna aux deux autres de se dpcher.
Le mdecin se gratta la tte et toussa. Son rhume tait tuant.

Les trois garons furent examins tour  tour, tout nus sur le parquet glac.
Ils cachaient leurs parties intimes avec leurs mains et grelottaient.

Le docteur les examina entre deux quintes de toux et trois ternuements.
 Inspirez.  Un reniflement.
 Expirez.  Autre reniflement.
 cartez les bras.  Un toussotement.  J'ai dit cartez les bras.  Une affreuse quinte de toux.
Comme font toujours les humains, chacun des garons qutait chez les autres un signe de sympathie. En vain. Tous trois trent leurs mains de leur pnis et cartrent les bras. Rudy n'avait pas du tout l'impression d'appartenir  une race suprieure.
 Petit  petit, disait l'infirmire au professeur, nous nous forgeons un avenir nouveau. Une nouvelle classe d'Allemands, avancs tant sur le plan mental que physique. Une classe d'officiers. 
Son discours fut malencontreusement interrompu lorsque le mdecin se plia en deux et toussa violemment au-dessus des vtements abandonns, les yeux remplis de larmes. Rudy ne put s'empcher de s'interroger.
Un nouvel avenir ? Dans son genre ?
Il eut la sagesse de se taire.
L'examen touchait  sa fin et il russit  faire son premier salut hitlrien en tenue d'Adam. En un sens, il devait reconnatre que ce n'tait pas si dsagrable.

Dpouills de leur dignit, les trois garons furent autoriss  se rhabiller. En quittant le bureau, ils entendirent le dbut des commentaires les concernant.
 Ils sont un peu plus gs que d'habitude, disait le docteur, mais je pense au moins  deux d'entre eux. 
L'infirmire approuva.  Oui, le premier et le troisime. 
Une fois dehors, ils s'interrogrent.
Le premier et le troisime.
 Le premier, c'tait toi, Schwarz , dit Rudy.
Il se tourna vers Olaf Spiegel.  Qui tait le troisime ? 
Spiegel se livra  un calcul. Voulait-elle parler du troisime dans la file ou du troisime examin ? Aucune importance, en fait. Il savait ce qu'il voulait croire.  C'tait toi,  mon avis.
 Mon il, Spiegel, c'tait toi. 

Une petite garantie
Les hommes en manteau savaient qui tait le troisime.

Le lendemain de leur visite rue Himmel, Rudy s'installa avec Liesel sur la marche devant sa porte et lui raconta l'affaire dans ses moindres dtails. Il ne dissimula rien de ce qui s'tait pass ce jour-l  l'cole quand on tait venu le chercher dans sa classe. Il y eut mme quelques rires  l'vocation de l'imposante infirmire et de la tte que faisait Jrgen Schwarz. Mais dans l'ensemble, son rcit fut domin par l'angoisse, surtout lorsqu'il fut question des voix dans la cuisine et des dominos. Pendant des jours, une ide obsda Liesel.
Celle de l'examen des trois garons ou, plus prcisment, pour tre honnte, l'ide de Rudy.
Quand elle tait dans son lit, elle pensait  Max, qui lui manquait ; elle se demandait o il tait et priait pour qu'il soit en vie, mais Rudy venait s'immiscer dans son esprit.
Rudy qui irradiait dans l'obscurit, compltement nu.
Cette vision avait quelque chose d'effrayant, surtout le moment o il tait oblig de retirer ses mains. C'tait pour le moins dconcertant, mais elle n'arrivait pas  s'en dtacher.

La punition

Dans l'Allemagne nazie, la punition ne faisait pas partie des denres mentionnes sur les cartes de rationnement, mais chacun devait attendre son tour. Pour certains, ce fut la mort au combat en terre trangre. Pour d'autres, ce fut la pauvret et la culpabilit une fois la guerre termine, lorsque, en Europe, on fit six millions de dcouvertes. Beaucoup sans doute virent la punition arriver, mais seul un petit nombre l'estima mrite. Hans Hubermann fut de ceux-l.
On n'aide pas les Juifs dans la rue.
On ne doit pas en cacher un dans son sous-sol.
Au dbut, la voix de sa conscience constitua sa punition. Il tait accabl d'avoir, par son inconsquence, chass Max Vandenburg. Son geste l'accompagnait  la table du dner, quand il repoussait son assiette. Il se tenait  ses cts sur le pont. Liesel le voyait bien. Hans avait cess de jouer de l'accordon. L'optimisme de son regard d'argent tait bless et inerte. C'tait dj grave, mais le pire tait  venir. 
Un mercredi du dbut de novembre, la vritable punition arriva par la poste. En apparence, il s'agissait plutt d'une bonne nouvelle.

Le papier dans la cuisine
Nous avons le plaisir de vous annoncer que votre demande d'inscription au NSDAP a t valide...

 Le parti nazi ? demanda Rosa. Je croyais qu'ils ne voulaient pas de toi.
 C'tait vrai. 
Il s'assit et relut le courrier.
On ne le tranait pas devant un tribunal pour avoir trahi, aid des Juifs ou quelque chose dans ce genre. Non, Hans Hubermann tait rcompens, du moins par certains. Comment tait-ce possible ?
 Il y a forcment autre chose. 

Effectivement.
Le vendredi, un courrier annonait  Hans Hubermann qu'il tait mobilis. Un membre du parti serait heureux de participer  l'effort de guerre, pouvait-on lire en conclusion. Sinon, il y aurait des consquences.
Liesel rentrait tout juste de sa sance de lecture chez Frau Holtzapfel. Entre la vapeur de la soupe de pois et les expressions figes de Hans et Rosa Hubermann, l'atmosphre de la cuisine tait pesante. Papa tait assis, Maman se tenait debout prs de lui. La soupe commenait  brler.
 Seigneur, ne m'envoyez pas en Russie, dit Hans.
 Maman, la soupe brle !
 Quoi ? 
Liesel se prcipita vers la cuisinire et ta la marmite du feu.  La soupe !  Ceci fait, elle se tourna vers ses parents adoptifs, dont les visages ressemblaient  des villes fantmes.  Papa, que se passe-t-il ? 
Il lui tendit le courrier. Elle sentit ses mains trembler au fur et  mesure qu'elle avanait dans sa lecture. Les mots avaient t taps avec brutalit sur la feuille.

Contenu de l'imagination de Liesel Meminger
Prs de la cuisinire, dans la cuisine traumatise, se forme l'image d'une machine  crire solitaire et surmene. Elle se trouve loin de l, dans une pice  demi vide. Les touches sont uses et une feuille de papier blanc est engage dans le rouleau. Un petit vent entre par la fentre et la fait vibrer. La pause caf est pratiquement termine. Un tas de papier de la taille d'un tre humain se tient nonchalamment  la porte. Il pourrait presque tre en train de fumer.

 vrai dire, c'est plus tard, au moment o elle crivait, que Liesel eut la vision de la machine  crire. Elle se demanda combien de lettres similaires avaient t envoyes aux Hans Hubermann et aux Alex Steiner d'Allemagne, des hommes qui aidaient les tres sans dfense ou refusaient de laisser partir leurs enfants.
C'tait le signe du dsespoir qui gagnait l'arme allemande.
Le pays tait en train de perdre la guerre sur le front russe.
Les villes taient bombardes.
On avait besoin de plus en plus de gens et tous les moyens taient bons pour les recruter. Et dans la plupart des cas, les moins bien considrs se retrouveraient aux postes les pires.

Tout en parcourant la feuille, Liesel voyait le bois de la table  travers les trous faits par la machine  crire. Certains mots, comme obligatoire et devoir, avaient t littralement enfoncs dans le papier. Sa bouche s'emplit de salive. Une nause.  De quoi s'agit-il, Papa ? 
Hans Hubermann rpondit d'un ton calme.  Je croyais que je t'avais appris  lire, mon petit.  Il n'y avait aucune trace de sarcasme ou de colre dans sa voix. C'tait une voix absente, tout comme l'expression de son visage.
Liesel se tourna vers Rosa.
Une petite faille se formait sous l'il droit de Maman et, dans l'instant qui suivit, son visage de carton se fissura. Non pas  partir du centre, mais vers la droite, selon un arc qui descendit de sa joue vers son menton.

Vingt minutes plus tard :
Une fillette dans la rue Himmel
Elle lve les yeux. Elle chuchote.  Le ciel est plein de douceur aujourd'hui, Max. Les nuages sont tout doux et tout tristes, et...  Elle dtourne le regard et croise les bras. Elle pense  son papa qui va aller  la guerre et elle resserre sur elle les pans de sa veste.
 Et il fait froid, Max, il fait si froid... 

Cinq jours plus tard, lorsqu'elle voulut  nouveau contempler le ciel, comme  son habitude, elle n'en eut pas le temps.
Dans la maison voisine, Barbara Steiner tait assise sur la marche, ses cheveux toujours soigneusement coiffs. Elle fumait une cigarette en frissonnant. Liesel se dirigeait vers elle lorsque Kurt sortit et rejoignit sa mre. La fillette s'arrta. Quand il la vit, il l'interpella.
 Viens, Liesel, Rudy ne va pas tarder. 
Aprs une courte pause, Liesel s'avana.
Barbara Steiner continuait  fumer.
Une ride de cendre oscillait au bout de sa cigarette. Kurt prit celle-ci, ta la cendre d'une pichenette, tira une bouffe et la rendit  sa mre.
Quand la cigarette fut fume, la mre de Rudy leva les yeux et passa la main dans ses mches impeccables.
 Notre pre y va, lui aussi , dit Kurt.
Un silence.
Un groupe d'enfants jouait au ballon prs de la boutique de Frau Diller.
 Quand on vient chercher l'un de vos enfants, on est cens dire oui , dit Barbara Steiner dans le vide.


La femme de l'homme qui tenait ses promesses

Le sous-sol, neuf heures du matin
Six heures avant l'au revoir :
 J'ai jou de l'accordon, Liesel.
Celui de quelqu'un d'autre.  Il ferma les yeux.
 a a fait un tabac. 

 part une coupe de champagne au cours de l't prcdent, Hans Hubermann n'avait pas bu une goutte d'alcool en dix ans. Jusqu' la veille de son dpart pour les journes d'instruction.
Dans l'aprs-midi, il se rendit au Knoller avec Alex Steiner et y resta jusque tard dans la soire. Ignorant les mises en garde de leurs pouses respectives, les deux hommes se solrent pour oublier. Et le patron du caf, Dieter Westheimer, n'arrangea pas les choses en leur offrant des verres.
Apparemment, avant d'tre ivre, Hans fut invit  monter sur l'estrade pour jouer de l'accordon. Avec un certain -propos, il joua Sombre dimanche, la chanson qui causa une vague de suicides en Hongrie, et, malgr la tristesse qu'elle suscita dans la salle, il fit un tabac. Liesel imaginait la scne. Les gens la bouche pleine. Les chopes de bire vides avec des traces de mousse. Le soufflet de l'accordon qui poussait un dernier soupir et la chanson qui se terminait. Les applaudissements. Les vivats qui accompagnaient Hans jusqu'au bar.
Lorsque Alex et lui regagnrent tant bien que mal leurs domiciles respectifs, Hans ne parvint pas  introduire sa cl dans la serrure. Il frappa donc  la porte.  plusieurs reprises.
Rosa !
Il s'tait tromp de maison.
Frau Holtzapfel n'apprcia gure.
 Schwein ! Vous tes chez moi !  Elle enfonait les mots dans le trou de la serrure.  Vous habitez  ct, espce de Saukerl !
 Merci, Frau Holtzapfel.
 Vous pouvez vous coller vos remerciements l o je pense, trou du cul.
 Pardon ?
 Rentrez chez vous.
 Merci, Frau Holtzapfel.
 Je viens de vous dire ce que vous pouviez faire de vos remerciements !
Ah bon?
(C'est fou ce qu'on peut reconstituer  partir d'une conversation dans un sous-sol et d'une sance de lecture dans la cuisine d'une mchante voisine.)
 Allez, dgagez. 

Une fois enfin chez lui, Papa n'alla pas se coucher. Il se dirigea vers la chambre de Liesel et la regarda dormir depuis le seuil, mal assur sur ses jambes. Elle se rveilla et crut qu'il s'agissait de Max.
 C'est vous ? demanda-t-elle.
 Non.  Il avait compris tout de suite de qui elle parlait.  C'est Papa. 
Il sortit  reculons. Elle l'entendit descendre au sous-sol.
Dans le salon, Rosa ronflait avec enthousiasme.

Vers neuf heures, le lendemain matin, dans la cuisine, Rosa demanda  Liesel de lui passer un seau, puis elle le remplit d'eau froide et l'emporta vers le sous-sol. Liesel courut derrire elle en s'efforant vainement de l'arrter.  Tu ne peux pas faire a, Maman !
 Vraiment ?  Sur les marches, Rosa se retourna.  Parce que c'est toi qui donnes les ordres maintenant, dans cette maison ? 
Toutes deux se faisaient face, compltement immobiles.
Liesel ne rpondit pas.
 Il me semble que non. 
Elles se remirent en marche. Hans dormait sur le dos sur un tas de bches. Il ne s'autorisait pas  utiliser le matelas de Max.
 Bon, dit Rosa en levant son seau. On va voir s'il est toujours vivant. 

 Jsus, Marie, Joseph ! 
Il tait tremp du torse  la tte. Ses cheveux taient colls sur son crne, et mme ses cils dgoulinaient.  Qu'est-ce qui se passe ?
 Vieil ivrogne !
 Jsus... 
Bizarrement, de la vapeur s'levait de ses vtements. Sa gueule de bois se voyait  l'il nu. Elle pesait sur ses paules comme un sac de ciment humide.
Rosa fit passer le seau de la main gauche  la main droite.  Tu as de la chance de partir  la guerre , dit-elle. Elle leva un index menaant.  Sinon, je t'triperais de mes propres mains, crois-moi sur parole. 
Papa essuya une rigole d'eau qui coulait sur sa gorge.  Tu avais vraiment besoin de faire a ?
 Parfaitement.  Elle commena  monter l'escalier.  Et si tu n'es pas l-haut dans les cinq minutes, je recommence. 
Reste seule avec Hans, Liesel entreprit d'ponger le surplus d'eau avec des bches.
Il lui fit signe d'arrter et lui prit le bras.  Liesel ?  Son regard tait riv au sien.  Tu crois qu'il est vivant ? 
Liesel s'assit.
Elle croisa les jambes.
La toile humide lui mouillait le genou.
 Je l'espre, Papa. 
Que dire d'autre ? C'tait une telle vidence.
Pour dtourner leur esprit de la pense de Max, elle passa le doigt dans une petite flaque d'eau sur le sol.  Guten Morgen, Papa , dit-elle.
Hans lui rpondit par un clin d'il.
Mais ce clin d'il-ci tait diffrent, plus maladroit, moins lger. C'tait la version post-Max, celle de la gueule de bois. Hans se releva et raconta  Liesel l'pisode de l'accordon, la veille, et celui de Frau Holtzapfel.
r
La cuisine, treize heures
Deux heures avant l'au revoir :
 Ne t'en va pas, Papa, je t'en supplie. 
La main qui tient sa cuillre tremble.
 D'abord, on a perdu Max.
Je ne veux pas te perdre toi aussi. 
L'homme  la gueule de bois plante son coude dans la table et met sa joue droite dans sa main.
 Tu es presque une femme maintenant, Liesel. 
Il a envie de craquer, mais il repousse cette ventualit.
 Veille sur Maman, d'accord ? 
La fillette parvient tout juste  approuver de la tte.  Oui, Papa. 

Alex Steiner ne partait que quatre jours plus tard. Il vint souhaiter bonne chance  Hans une heure avant leur dpart pour la gare. Toute sa famille l'accompagnait. Chacun serra la main de Hans et Barbara Steiner l'embrassa sur les deux joues.  Revenez-nous vivant.
 Bien sr, Barbara.  Il pronona cette phrase d'un ton assur et eut mme un petit rire.  Ce n'est qu'une guerre, vous savez. J'en ai dj connu une et je suis toujours l. 
Lorsqu'ils remontrent la rue Himmel, la voisine sche comme du fil de fer sortit de chez elle.
 Au revoir, Frau Holtzapfel, et toutes mes excuses pour hier soir.
 Au revoir, Saukerl, espce d'ivrogne , dit-elle, puis elle ajouta une note amicale :  Revenez vite, Hans.
 Oui, Frau Holtzapfel. Merci. 
Elle se laissa mme aller  plaisanter un peu.  Vous savez o vous pouvez vous les mettre, vos remerciements. 
 l'angle de la rue, Frau Diller les regarda passer d'un air mfiant, poste derrire sa vitrine. Liesel prit la main de Hans et la garda tout au long du trajet, de la rue de Munich au Bahnhof. Le train tait dj l.
Ils s'arrtrent sur le quai.
Rosa treignit Hans la premire.
Sans un mot.
Sa tte tait enfouie dans son torse.
Ensuite, ce fut au tour de Liesel.

Papa?
Rien.
Ne t'en va pas, Papa, je t'en supplie, ne t'en va pas. Tant pis s'ils viennent te chercher. Ne t'en va pas.
Papa?

La gare, quinze heures
Zro heure, zro minute avant l'au revoir. Il la prend dans ses bras. Pour dire quelque chose, n'importe quoi, il murmure par-dessus son paule.
 Je te confie mon accordon, Liesel. J'ai prfr ne pas l'emporter.  Maintenant, il dit quelque chose qu'il pense vraiment.  S'il y a d'autres raids ariens, continue  lire dans l'abri. 
La poitrine naissante de Liesel lui fait mal  l'endroit o elle touche le bas des ctes de Hans.
 Oui, Papa.  Le tissu de son costume est  un millimtre de ses yeux. Elle parle tout contre lui.
 Tu nous joueras quelque chose quand tu reviendras ? 

Le train allait partir. Hans Hubermann sourit  sa fille. Il lui prit doucement le menton.  C'est promis , dit-il. Puis il monta dans le wagon.
Ils se regardrent tandis que le train dmarrait.
Liesel et Rosa agitrent le bras.
La silhouette de Hans diminua de plus en plus et sa main se referma sur du vide.
Sur le quai, les gens s'en allaient. Il ne resta bientt plus que la femme qui ressemblait  une petite armoire et la fillette de treize ans.

Au cours des semaines qui suivirent, tandis que Hans Hubermann et Alex Steiner taient dans les divers camps de formation militaire acclre, la rue Himmel eut le cur gros. Rudy n'tait plus le mme - il ne parlait pas. Maman n'tait plus la mme - elle ne rousptait plus. Liesel, elle, n'avait mme plus envie de voler un livre, mme si elle se disait que cela lui remonterait le moral.
Aprs douze jours d'absence paternelle, Rudy dcida que cela suffisait. Il se prcipita hors de chez lui et frappa  la porte de Liesel.
 Kommst ? 
 Ja.

Elle n'avait aucune ide de ce qu'il avait en tte, mais il n'irait pas sans elle. Ils empruntrent la rue de Munich et sortirent de Molching. Au bout d'une heure de marche, Liesel posa la question fondamentale. Jusque-l, elle s'tait contente de jeter de temps en temps un coup d'il au visage dcid de Rudy, ou  ses poings profondment enfoncs dans ses poches.
 O va-t-on ?
 Ce n'est pas vident ? 
Elle s'effora de ne pas se laisser distancer.  Euh... pas vraiment.
 Je vais le chercher.
 Qui a ? Ton pre ?
 Oui.  Il rflchit quelques instants.  En fait, non. Je crois que je vais plutt aller chercher le Fhrer. 
Petits pas de plus en plus rapides.  Pourquoi ? 
Rudy s'immobilisa.  Parce que je veux le tuer.  Il se retourna et lana  la cantonade :  Vous avez entendu, bande de salauds ? Je veux tuer le Fhrer ! 
Ils reprirent leur marche. Au bout de quelques kilomtres, Liesel dcida qu'il tait temps de faire demi-tour.  Il va bientt faire nuit, Rudy. 
Il continua  avancer.  Et alors ?
 Je rentre. 
Il s'arrta de nouveau et la regarda comme si elle venait de le trahir.  Eh bien, vas-y, la voleuse de livres, laisse-moi tomber. Je parie que s'il y avait un bouquin merdique au bout de cette route, tu continuerais  marcher. C'est pas vrai ? 
Tous deux restrent silencieux un moment, puis Liesel trouva la force d'imposer sa dcision.  Tu crois que tu es le seul, Saukerl ?  Elle fit demi-tour.  Et c'est seulement ton pre qui n'est plus l...
 a veut dire quoi, a ? 
Mentalement, Liesel fit le compte.
Sa mre. Son frre. Max Vandenburg. Hans Hubermann. Tous partis. Et elle n'avait mme pas eu de vrai pre.
 a veut dire que je rentre  la maison. 
Elle marcha seule pendant un quart d'heure et, mme lorsque Rudy la rejoignit, les joues moites et le souffle court d'avoir couru, aucun mot ne fut prononc entre eux pendant plus d'une heure. Ils rentraient simplement ensemble, les pieds douloureux et le cur las.
Dans Un chant dans la nuit, il y avait un chapitre intitul  Les curs las . Une jeune fille romantique devait se marier avec un jeune homme, mais celui-ci tait parti avec sa meilleure amie. Liesel tait certaine qu'il s'agissait du chapitre treize.  J'ai le cur si las , disait la jeune fille. Elle tait assise dans une chapelle et crivait dans son journal.
Non, pensait Liesel tout en marchant. C'est mon cur qui est las. Ce ne devrait pas tre le cas d'un cur de treize ans.

Lorsqu'ils arrivrent en vue de Molching, Liesel dcida de relancer la conversation en apercevant le stade.  Tu te souviens quand on a fait la course, Rudy ?
 Et comment ! C'est ce que j'tais en train de penser, d'ailleurs. On s'est cass la figure ensemble.
 Tu disais que tu tais couvert de merde.
 C'tait seulement de la boue.  Il avait maintenant du mal  dissimuler son amusement.  C'est avec les Jeunesses hitlriennes que j'ai t couvert de merde. Tu t'emmles les pinceaux, Saumensch.
 Je ne m'emmle rien du tout. Je rapporte ce que tu as dit, toi. Il y a gnralement une diffrence entre ce que quelqu'un raconte et ce qui se passe, surtout quand ce quelqu'un s'appelle Rudy Steiner. 
C'tait mieux.
Lorsqu'ils se retrouvrent dans la rue de Munich, Rudy s'arrta devant la boutique de son pre. Avant son dpart, Alex Steiner avait envisag avec Barbara l'ide qu'elle puisse tenir le commerce en son absence. Ils avaient finalement dcid que non, car celui-ci ne marchait plus trs bien depuis quelque temps, et il n'tait pas exclu que des membres du parti se manifestent. Les affaires n'taient jamais bonnes pour les agitateurs. Il faudrait se contenter de la solde de l'arme.
Dans la vitrine, des costumes taient accrochs aux portants et les mannequins avaient toujours leur pose ridicule.  Je crois que tu plais  celui-ci , dit Liesel au bout d'un moment. C'tait une faon de signifier  Rudy qu'il tait temps de poursuivre leur route.
Rue Himmel, Rosa Hubermann et Barbara Steiner attendaient ensemble sur le trottoir.
 Sainte Vierge, lana Liesel. Est-ce qu'elles ont l'air inquites ?
 Elles ont l'air furieuses. 
 leur arrive, ils furent accueillis par de nombreuses questions, du genre  O diable tiez-vous passs, vous deux ? , mais bien vite le soulagement cda la place  la colre.
C'est Barbara qui s'obstina  demander une rponse.  Eh bien, Rudy ? 
Liesel rpondit  la place de son ami.  Il tait en train de tuer le Fhrer , dit-elle, et Rudy eut l'air sincrement ravi.
 Au revoir, Liesel. 

Quelques heures plus tard, un bruit rsonna dans le salon des Hubermann. Il rveilla Liesel. Elle resta immobile dans son lit, pensant  des fantmes,  son papa,  Max,  des cambrioleurs. Elle entendit qu'on ouvrait un placard et qu'on tranait quelque chose, puis un silence ouat s'installa. Le silence tait toujours la tentation la plus forte.

Ne bouge pas.
C'est ce qu'elle se dit  plusieurs reprises. Pas suffisamment, toutefois.

Ses pieds firent gmir le parquet.
L'air s'insinua dans les manches de son pyjama.
Dans le couloir obscur, elle se dirigea vers ce silence qui avait succd au bruit. Un rayon de lune clairait le salon. Elle s'arrta, sentant le contact du parquet sous ses pieds nus.
Ses yeux mirent plus de temps  s'habituer  la pnombre qu'elle ne l'aurait pens, mais il ne faisait aucun doute que Rosa Hubermann tait assise au bord du lit, l'accordon de son mari en bandoulire. Elle avait les doigts poss sur les touches. Elle ne bougeait pas. Elle ne semblait mme pas respirer.
Cette image alla  la rencontre de Liesel.

Le tableau
Rosa avec accordon.
Clair-obscur.
1,55 m x Instrument x Silence.

La voleuse de livres resta l et regarda.
Plusieurs minutes s'coulrent. Elle dsirait ardemment entendre une note, mais rien ne se produisait. Les touches taient muettes. Le soufflet ne respirait pas. Il y avait seulement la clart lunaire, pareille  une longue mche de cheveux dans le rideau. Et Rosa.
Quand elle inclina la tte, l'accordon glissa de sa poitrine et alla reposer sur ses genoux. Pendant quelques jours, Maman garderait l'empreinte de l'instrument sur son corps. Liesel tait consciente de la beaut de la scne dont elle tait tmoin. Elle dcida de ne pas la perturber.
Elle regagna son lit et se rendormit sur la vision de Rosa et de sa musique silencieuse. Plus tard, lorsqu'elle s'veilla de son cauchemar habituel et gagna de nouveau le couloir sur la pointe des pieds, Rosa tait toujours l. L'accordon aussi.

Comme une ancre, il la tirait vers l'avant. Son corps sombrait. On aurait dit qu'elle tait morte.
Liesel se dit qu'elle ne devait pas pouvoir respirer dans cette position, mais, lorsqu'elle s'approcha, elle se rendit compte que si.
Maman ronflait de nouveau.
A-t-on besoin d'un soufflet, se dit Liesel, quand on possde une paire de poumons de ce calibre ?

De retour dans son lit, elle ne parvint pas  oublier l'image de Rosa et de l'accordon. Les yeux ouverts, elle attendit que le sommeil vienne la suffoquer.

Le ramasseur

Ni Hans Hubermann ni Alex Steiner ne furent envoys au front. Alex fut envoy dans un hpital militaire des environs de Vienne. En tant que tailleur, on lui confia une tche plus ou moins en rapport avec sa profession. Quantit d'uniformes, de chaussettes et de chemises arrivaient chaque semaine et il raccommodait les pices qui en avaient besoin, mme si elles ne pourraient plus tre utilises qu'en guise de sous-vtements par les malheureux soldats qui se battaient en Russie.
Quant  Hans, il fut d'abord envoy  Stuttgart, par une ironie du sort, puis  Essen. On lui attribua l'un des postes les moins enviables qui ft sur le front intrieur. Il se retrouva dans la LSE.

Une explication qui s'impose
LSE : Luftwaffe Sondereinheit
Unit spciale contre les raids ariens

Les membres de la LSE avaient pour mission de demeurer en surface pendant les bombardements afin d'teindre les incendies, de relever les murs effondrs et de venir en aide aux personnes prisonnires des dcombres. Hans n'allait pas tarder  apprendre qu'il existait une autre dfinition pour ces initiales. Ds le premier jour, ses compagnons lui expliqurent que cela voulait dire en fait Leichensammler Einheit - Ramasseurs de cadavres.
Hans se demandait ce qu'avaient pu faire ces hommes pour devoir accomplir pareille tche et eux s'interrogeaient de la mme manire sur lui. Leur chef, le sergent Boris Schipper, lui posa la question tout de go. Quand Hans lui expliqua l'histoire du pain, des Juifs et du fouet, il mit un petit rire.  Tu as de la chance d'tre encore en vie !  Il avait des yeux ronds, comme ses joues, et il passait son temps  les essuyer, car ils taient sans cesse irrits, fatigus, ou remplis de poussire et de fume.  Dis-toi bien qu'ici, l'ennemi n'est pas en face de toi. 
Hans allait poser la question qui lui venait naturellement  l'esprit lorsqu'une voix s'leva derrire lui. Elle appartenait  un jeune homme au visage mince, au sourire sarcastique. Reinhold Zucker.  Pour nous, l'ennemi n'est pas de l'autre ct de la colline ou dans un endroit prcis. Il est partout.  Il retourna au courrier qu'il tait en train d'crire.  Tu verras. 
Dans les quelques mois difficiles qui suivraient, Reinhold Zucker trouverait la mort. Il serait tu par le sige de Hans Hubermann.

Les attaques ariennes sur l'Allemagne s'intensifiaient et, pour Hans, le travail commenait toujours de la mme manire. Les hommes se runissaient autour du camion pour tre informs sur les btiments qui avaient t touchs pendant leur pause, sur ceux qui risquaient de l'tre et sur la constitution des quipes.
Mme en l'absence de bombardements, le travail ne manquait pas. Ils roulaient  travers des agglomrations dvastes et dblayaient. Dans le camion, ils taient douze, assis le dos vot et ballotts au gr des cahots.
Ds le dbut, chacun s'tait attribu une place.
Le sige de Reinhold Zucker se trouvait au milieu de la range de gauche.
Hans Hubermann s'installait tout au fond, l o s'insinuait la lumire du jour. Il apprit vite  tre  l'afft des projectiles qui pouvaient tre lancs de n'importe o  l'intrieur du vhicule, notamment les mgots de cigarettes qui grsillaient encore.

Intgralit d'une lettre  la famille
 mes chres Rosa et Liesel,
Tout va bien ici.
J'espre que vous vous portez bien.
Affectueusement, Papa.

Fin novembre, Hans Hubermann eut pour la premire fois un aperu de ce qu'tait vraiment un raid arien. Des gravats tombrent sur le camion. Partout, des gens couraient et criaient. Des incendies s'taient allums, des immeubles avaient t ventrs. Des charpentes menaaient de s'effondrer. Les bombes fumignes taient plantes dans le sol telles des allumettes et remplissaient de fume les poumons de la ville.
Hans Hubermann faisait partie d'un groupe de quatre hommes. Ils se mirent  la queue leu leu derrire le sergent Schipper, dont les bras disparaissaient dans la fume. Kessler venait ensuite, puis Brunnenweg, et Hans tait le dernier. Le sergent dirigeait la lance  incendie sur les flammes, tandis que les deux autres l'arrosaient et que, par prcaution, Hans les arrosait tous les trois.
Derrire eux, un btiment gronda et frmit.
Il pencha en avant et s'croula  quelques mtres des talons de Hans. Le bton dgagea une odeur de neuf et un mur poudreux se prcipita vers eux.
 Gottverdammt, Hubermann !  La voix mergea des flammes, suivie par trois hommes. Ils avaient la gorge remplie de particules de cendres. Mme lorsqu'ils parvinrent  s'loigner et  tourner le coin de la rue, le nuage blanc et tide issu de l'immeuble effondr tenta de les suivre.
Dans une scurit prcaire, ils restrent penchs en avant, jurant et toussant. Le sergent rpta sa rflexion.  Bon sang, Hubermann !  Ses lvres taient colles. Il les frotta.  C'tait quoi, ce bazar ?
 a s'est effondr juste derrire nous.
 Je suis au courant. Ce que je voudrais savoir, c'est de quelle taille tait le btiment. Il avait au moins dix tages, non ?
 Non, sergent. Pas plus de deux,  mon avis.
 Jsus.  Une quinte de toux.  Marie, Joseph !  Schipper se frottait les yeux pour tenter d'ter la couche de poussire et de sueur.  On n'aurait pas pu faire grand-chose. 
L'un des hommes s'essuya le visage.  Nom d'un chien, j'aimerais au moins une fois tre sur place quand ils toucheront un bistro. Je meurs d'envie d'une bonne bire. 
Tous les quatre s'adossrent au mur.
Ils avaient dans la bouche le got de la boisson dont la fracheur aurait apais leur gorge en feu et adouci l'cret de la fume. C'tait un rve dlicieux, impossible  raliser. Ils savaient qu'en fait de bire, le liquide qui coulerait dans ces rues ressemblerait plutt  une bouillie blanchtre.
Chacun tait enrob d'une couche de poussire grise et blanche. Lorsqu'ils se redressrent pour se remettre  l'ouvrage, le tissu de leur uniforme n'apparaissait plus que par endroits.
Le sergent s'approcha de Brunnenweg. Il lui tapota vigoureusement le torse  plusieurs reprises.  Voil, c'est mieux. Tu avais un grain de poussire, mon pote.  Brunnenweg clata de rire. Schipper se tourna alors vers sa dernire recrue.
  toi de prendre la tte, maintenant, Hubermann. 

Pendant plusieurs heures, ils luttrent contre les incendies et s'efforcrent par tous les moyens d'tayer les immeubles qui menaaient de s'effondrer. Parfois, quand les cts taient endommags, les artes qui restaient saillaient comme des coudes. C'tait le point fort de Hans Hubermann. Il tait presque content de dcouvrir un chevron encore brlant ou une plaque de bton effrite pour soutenir ces coudes et leur permettre de s'appuyer dessus.
Il avait les mains remplies d'chardes et, dans l'effondrement du btiment, des rsidus taient venus se coller sur ses dents. Une couche de poussire humide avait durci sur ses lvres et il n'y avait pas une poche, pas un seul fil ou un pli cach de son uniforme qui ne ft recouvert d'une pellicule poudreuse.
Le pire de tout, dans sa tche, c'taient les gens.
De temps  autre, quelqu'un errait obstinment dans cette poussire en suspension. Gnralement, ils criaient un seul mot. Un nom.
Wolfgang, par exemple.
 Vous avez vu mon Wolfgang ? 
Ils laissaient les empreintes de leurs doigts sur sa veste.
 Stephanie ! 
 Hansi ! 
 Gustel ! Gustel Stoboi ! 
Une fois la poussire retombe, l'appel des noms se poursuivait dans les rues ventres, pour aboutir parfois  des embrassades poussireuses ou  un hurlement de douleur  genoux. Heure aprs heure, ils s'accumulaient comme des rves doux-amers attendant de devenir ralit.

Tous ces dangers finissaient par n'en faire qu'un. La poudre, la fume, les flammes attises par le vent. Les gens abms. Comme les autres hommes de l'unit, Hans devrait perfectionner l'art de l'oubli.
 a va, Hubermann ?  demanda le sergent  un moment. Le feu tait juste dans son dos.
Sans conviction, Hans fit signe que oui  l'homme et  l'incendie.

Au cours de leur tourne, il y eut ce vieil homme qui avanait en chancelant dans les rues. Hans finissait de stabiliser un immeuble. Lorsqu'il se retourna, il le dcouvrit en train d'attendre calmement qu'il s'occupe de lui. Une trane de sang lui barrait le visage et descendait sur sa gorge et son cou. Il portait une chemise blanche au col rouge sombre et il tenait sa jambe comme si elle tait  ct de lui.  Vous pouvez me relever, moi aussi, jeune homme ? 
Hans le prit dans ses bras et l'emporta en dehors de la zone de poussire.

Une petite note triste
Je me suis rendue dans cette rue quand Hans Hubermann portait encore l'homme dans ses bras. Le ciel tait pommel.

C'est seulement en le dposant sur une plaque de bton couverte d'herbe que Hans comprit.
 Qu'y a-t-il ?  demanda l'un de ses compagnons.
Incapable de parler, Hans pointa le doigt.
 Oh !  Une main l'entrana.  Tu vas devoir t'y faire, Hubermann. 

Pendant le reste du service, il se lana  corps perdu dans son travail en essayant d'ignorer les chos lointains des gens qui criaient des noms.
Deux heures plus tard, comme il sortait en hte d'un immeuble en compagnie du sergent et de deux autres hommes, il ne regarda pas  ses pieds et buta sur un obstacle. Il se rattrapa et c'est en voyant la dtresse dans le regard des autres qu'il
ralisa.
Le cadavre tait allong sur le ventre.
Il gisait sur une couverture de poudre et de poussire, les mains sur les oreilles.
C'tait un jeune garon.
Ag de onze ou douze ans.

Un peu plus loin, tandis qu'ils progressaient dans la rue, ils rencontrrent une femme qui appelait :  Rudolf !  Elle se dirigea  travers la poussire vers les quatre hommes. Son corps frle tait vot par l'inquitude.
 Avez-vous vu mon fils ?
 Il a quel ge ?
 Douze ans. 
Oh, Seigneur ! Doux Jsus !
Tous pensaient la mme chose, mais le sergent n'eut pas le courage de lui dire que oui, ils l'avaient vu, ni de l'envoyer dans cette direction.
Quand elle voulut les dpasser, Boris Schipper la retint.  Nous venons de cette rue, lui assura-t-il. Vous ne le trouverez pas par l. 
La femme refusait de perdre espoir. Mi-marchant, mi-courant, elle appela par-dessus son paule :  Rudy ! 
En l'entendant, Hans Hubermann pensa  un autre Rudy. Celui de la rue Himmel. Par piti, faites que Rudy soit sain et sauf, dit-il, s'adressant au ciel qu'il ne pouvait voir. Ses penses s'orientrent ensuite tout naturellement vers Liesel et Rosa, vers les Steiner et vers Max.
Quand ils retrouvrent le reste de l'quipe, il s'allongea sur le sol.
 C'tait comment, l-bas ?  demanda quelqu'un.
Les poumons de Papa taient emplis de ciel.

Quelques heures plus tard, aprs s'tre lav et avoir mang, puis vomi, il tenta d'crire une lettre dtaille  sa famille. Ses mains taient agites d'un tremblement incontrlable, ce qui le forait  faire court. S'il y arrivait, il leur raconterait le reste de vive voix, quand il rentrerait.  condition qu'il rentre.
 mes chres Rosa et Liesel, commena-t-il.
Il lui fallut plusieurs minutes pour tracer ces six mots sur le papier.

Les mangeurs de pain

Cette anne avait t longue et riche en vnements  Molching et elle touchait  sa fin.
Liesel passa les derniers mois de 1942 obsde par la pense de ceux qu'elle appelait les  trois hommes dsesprs . Elle se demandait o ils taient et ce qu'ils faisaient.
Une aprs-midi, elle sortit l'accordon de son tui et le frotta avec un chiffon. Une fois, simplement, juste avant de le ranger, elle fit ce que n'avait pu faire Maman. Elle posa le doigt sur l'une des touches et appuya doucement sur les caisses. Rosa avait raison. Cela ne faisait qu'accentuer le vide de la pice.
Chaque fois qu'elle voyait Rudy, elle lui demandait s'il avait des nouvelles de son pre. Parfois, il lui dtaillait ce qu'Alex Steiner leur crivait.  ct, l'unique lettre envoye par son propre papa tait quelque peu dcevante.
Max, pour sa part, ne vivait bien entendu que dans son imagination.
Avec un bel optimisme, elle le voyait marcher seul sur une route dserte. De temps en temps, il trouvait refuge quelque part, avec sa carte d'identit qui faisait illusion.
Les trois hommes se matrialisaient  tout moment.
Elle voyait Hans apparatre  la fentre de sa classe. Max s'asseyait souvent  ct d'elle prs du feu. Alex Steiner arrivait quand elle tait avec Rudy et il les regardait se planter devant la boutique aprs avoir abandonn leur vlo dans la rue de Munich.
 Tu vois ces costumes, disait Rudy, le nez sur la vitrine, ils vont tous tre perdus. 

Curieusement, faire la lecture  Frau Holtzapfel tait l'une des distractions favorites de Liesel. Elle se rendait maintenant aussi chez elle le mercredi. Elle avait termin Le Siffleur et entam Le Porteur de rves. Parfois, la voisine lui faisait du th ou lui offrait une soupe infiniment meilleure que celle de Rosa. Moins aqueuse.

Entre octobre et dcembre, il y avait encore eu un dfil de Juifs, puis un autre dans la foule. Comme la premire fois, Liesel s'tait prcipite dans la rue de Munich, pour voir si Max Vandenburg se trouvait parmi eux. Elle tait partage entre le besoin de le voir - de savoir qu'il tait toujours vivant - et une absence qui pouvait signifier un certain nombre de choses, dont la libert.
Vers la mi-dcembre, un petit groupe de Juifs et autres sclrats que l'on conduisait vers Dachau passa rue de Munich. Troisime dfil.
Rudy retourna rue Himmel et revint du n 35 avec un petit sac et deux vlos.
 T'es partante, Saumensch ? 

Contenu du sac de Rudy
Six morceaux de pain rassis, coups en quatre.

Laissant le groupe derrire eux, ils roulrent en direction de Dachau et s'arrtrent sur la route,  un endroit dsert. Rudy passa le sac  Liesel.  Prends-en.
 Je ne suis pas sre que ce soit une bonne ide. 
Il lui fourra de force un peu de pain dans la main.  Ton pre l'a fait. 
Que pouvait-elle dire ? Cela valait bien des coups de fouet.
 Si on est rapide, on ne sera pas pris.  Il se mit  distribuer les morceaux de pain.  Alors, grouille toi, Saumensch. 
Liesel ne put retenir un sourire tandis qu'elle rpandait le pain sur la route avec son meilleur ami, Rudy Steiner. Lorsqu'ils eurent termin, ils prirent leurs vlos et allrent se dissimuler parmi les sapins.

La route glace tait toute droite. Les soldats ne tardrent pas  arriver avec les Juifs.
Dans l'ombre des arbres, Liesel regardait son compagnon. Les choses avaient bien chang. De voleur de pommes, il tait devenu donneur de pain. Sa chevelure blonde, quoique plus fonce, ressemblait  la flamme d'une bougie. Elle entendit l'estomac de Rudy gargouiller, alors qu'il distribuait du pain aux autres.
tait-ce l l'Allemagne ?
tait-ce l l'Allemagne nazie ?

Le soldat qui venait en tte ne vit pas le pain - il n'avait pas faim -, mais le premier Juif, lui, l'aperut.
Sa main se tendit vers le sol, ramassa un morceau et le fourra avidement dans sa bouche.
Est-ce Max ? se demanda Liesel.
Pour mieux y voir, elle entreprit de se rapprocher du bord de la route.
 H !  Rudy tait blme.  Ne bouge pas. S'ils nous trouvent ici et font le lien avec le pain, on est fichus. 
Liesel continua  avancer.
D'autres Juifs se baissaient et ramassaient le pain sur la chausse. De la lisire du bois, la voleuse de livres les dtailla. Max Vandenburg ne faisait pas partie du groupe.
Son soulagement fut bref.
L'un des soldats venait de remarquer qu'un des prisonniers tendait la main vers le sol. Il donna l'ordre  la colonne de s'arrter. La route fut examine. Les prisonniers mchrent en toute hte, le plus silencieusement possible, et avalrent comme un seul homme.
Le soldat ramassa quelques bouts de pain et examina le bord de la route de chaque ct. Les prisonniers regardrent, eux aussi.
 L-bas ! 
L'un des soldats se dirigeait  grandes enjambes vers la fillette qui se tenait parmi les arbres les plus proches. Il aperut ensuite le garon.
Liesel et Rudy se mirent  courir, chacun dans une direction, sous les chevrons de branches et le haut plafond des arbres.
 Continue  courir, Liesel !
 Et les vlos ?
 Scheiss drauf ! On s'en fout ! 
Au bout d'une centaine de mtres, le souffle du soldat se rapprocha de la nuque de Liesel. Elle attendit la main qui allait avec.
La chance tait avec elle.
Elle eut simplement droit  un coup de pied aux fesses, assorti d'une poigne de mots.  File, petite, tu n'as rien  faire ici !  Elle ne se le fit pas dire deux fois et parcourut encore plus d'un kilomtre avant de s'arrter. Les branches lui raflaient les bras, les pommes de pin roulaient sous ses pieds et un carillon de sapin de Nol retentissait dans ses poumons.

Trois quarts d'heure plus tard, elle revint  son point de dpart. Rudy tait assis auprs des vlos rouills. Il avait ramass le reste du pain et mchonnait un quignon.
 Je t'avais dit de ne pas t'approcher , commenta-t-il.
Elle lui montra son postrieur.  Est-ce que le coup de pied a marqu ? 

Le carnet de croquis cach

Quelques jours avant Nol, il y eut un autre raid arien, mais aucune bombe ne toucha Molching. D'aprs la radio, la plupart tombrent sur la campagne environnante.
Dans l'abri des Fiedler, les gens eurent une raction intressante. Lorsque tout le monde fut l, chacun s'assit d'un air solennel et attendit. Les regards taient tourns vers Liesel.
La voix de Papa rsonna dans sa tte.
 S'il y a d'autres raids ariens, continue  lire dans l'abri. 
Elle laissa passer quelques minutes, pour tre sre que c'tait ce qu'ils voulaient.
Rudy parla au nom des autres.  Lis, Saumensch. 
Elle ouvrit le livre et, une fois encore, les mots allrent  la rencontre des occupants de l'abri.

L'alerte termine, Liesel se retrouva dans la cuisine avec sa maman. Rosa arborait un air proccup. Elle ne tarda pas  quitter la pice en prenant un couteau au passage.  Viens avec moi , dit-elle.
Dans le salon, elle s'approcha de son matelas et releva le drap du dessous. Sur le ct de la toile il y avait une fente cousue, pratiquement indcelable. Rosa la dcousit avec prcaution et y insra le bras presque jusqu' l'paule. Quand elle le ressortit, elle tenait  la main le carnet de croquis de Max Vandenburg.
 Il a demand qu'on te le remette lorsque tu serais prte, dclara-t-elle. Je pensais le faire  la date de ton anniversaire, et puis je me suis dit que tu pouvais dj l'avoir  Nol.  Elle se redressa, une expression trange sur le visage. Ce n'tait pas de la fiert. Plutt le poids du souvenir.  Pour moi, tu es prte depuis toujours, Liesel. Ds ton arrive ici, accroche  ce portail, tu tais destine  le recevoir. 
Elle lui tendit le livre.
Sur la couverture, on pouvait lire ceci :

La secoueuse de mots
Un petit Recueil de penses pour Liesel Meminger

Liesel le prit avec infiniment de douceur.  Merci, Maman , dit-elle  Rosa.
Elle l'entoura de ses bras. 
Elle mourait d'envie de dire  Rosa Hubermann qu'elle l'aimait. Dommage qu'elle ne l'ait pas fait.

Elle aurait voulu aller le lire au sous-sol, comme au bon vieux temps, mais Maman la persuada de ne pas s'y rendre.  Ce n'est pas pour rien que Max est tomb malade, dit-elle, et je n'ai pas l'intention de te laisser attraper du mal. 
Elle lut donc dans la cuisine.
Devant le fourneau rougeoyant. 
La Secoueuse de mots.

Elle parcourut le carnet, qui comportait beaucoup de textes courts et d'histoires, ainsi que des dessins avec leurs lgendes. Par exemple, Rudy sur une estrade, avec trois mdailles d'or autour du cou et Cheveux couleur citron crit en dessous. Il y avait aussi le bonhomme de neige, tout comme la liste des treize cadeaux, sans parler des rcits des nuits dans le sous-sol ou prs du feu.
Naturellement, beaucoup de ces penses, de ces croquis et de ces rves avaient trait  Stuttgart,  l'Allemagne et au Fhrer. Il tait aussi question de la famille de Max.  la fin, il n'avait pu s'empcher de l'inclure. Il devait le faire.
Et puis Liesel arriva  la page 117.
C'est l que se trouvait La Secoueuse de mots proprement dit.
C'tait une fable, ou un conte de fes, Liesel ne savait pas trop. Mme lorsqu'elle regarda dans le Dictionnaire encyclopdique Duden, quelques jours plus tard, elle eut du mal  comprendre la diffrence.
Sur la page prcdente, il y avait une petite note.

Page 116
Liesel, j'ai failli rayer cette histoire. Je me disais que tu tais trop grande, et puis je me suis dit qu'il n'y a pas d'ge pour ce genre de conte.
Cette histoire curieuse m'est venue  l'esprit en pensant  toi,  tes mots,  tes livres.
J'espre qu'elle t'intressera. 

Elle tourna la page.

Il tait une fois un petit homme bizarre, qui dcida qu'il ferait trois choses dans sa vie:
1. Il se coifferait avec une raie du ct inhabituel.
2. Il se laisserait pousser une curieuse petite moustache.
3. II serait un jour le matre du monde.
Pendant un bon bout de temps, le jeune homme ne fit rien de spcial. Il rflchissait  la manire dont il pouvait se rendre matre de la plante. Et puis un jour, en voyant une mre qui se promenait avec son enfant, il eut l'illumination. Le plan parfait.  un moment, la femme se mit  gronder le petit garon, qui finit par se mettre  pleurer. Elle lui parla alors doucement, ce qui le consola et le fit mme sourire. 
Le jeune homme se prcipita vers la femme et lui sauta au cou.  Les mots ! s'cria-t-il avec un grand sourire.
Pardon ?
Mais il ne rpondit pas. Il avait dj disparu.

Oui, le Fhrer avait dcid qu'il dominerait le monde par les mots.  Je ne tirerai pas un seul coup de feu, dcida-t-il. Je n'en aurai pas besoin.  Pour autant, ce n'tait pas quelqu'un d'irrflchi. Accordons-lui au moins ceci. Il n'tait pas du tout idiot. Pour commencer, il allait planter les mots dans un maximum de zones de sa patrie.
Il les planta jour et nuit, et il les cultiva.
Il les regarda pousser et, bientt, toute l'Allemagne fut couverte d'une fort de mots... C'tait une nation de mots cultivs.

Pendant que les mots poussaient, notre jeune Fhrer avait galement plant des graines de symboles qui allaient bientt s'panouir. Le moment tait donc venu. Le Fhrer tait prt.
Il attira son peuple vers son cur glorieux avec ses beaux mots hideux, cueillis dans ses forts. Et les gens vinrent.
On les plaait sur un tapis roulant et ils passaient dans une machine qui, en dix minutes, leur donnait un concentr de vie. On les alimentait avec des mots. Le temps cessait d'exister et ils savaient dsormais tout ce qu'ils devaient savoir. Ils taient hypnotiss.

Ensuite, on les quipait avec leurs symboles et tout le monde tait heureux.
Bientt, il y eut une telle augmentation de la demande en mots, ces beaux mots hideux, qu'il fallut de plus en plus de gens pour s'occuper des forts en pleine croissance. Certains avaient pour tche de grimper dans les arbres et de lancer les mots  d'autres qui attendaient en dessous. Ces mots servaient alors  nourrir le reste du peuple du Fhrer, sans parler de ceux qui en redemandaient.

Les gens qui montaient dans les arbres s'appelaient des  secoueurs de mots .

LES MEILLEURS secoueurs de mots taient ceux qui avaient compris le pouvoir des mots. Ceux qui pouvaient monter le plus haut. Parmi eux se trouvait une fillette toute menue. On la considrait comme la meilleure secoueuse de mots de sa rgion, car elle savait que SANS les mots, on tait rduit  l'impuissance.

Du coup, elle tait capable de monter plus haut que tous les autres. Elle tait pousse par le dsir. Elle avait faim de mots.

Un jour, elle fit la connaissance d'un homme que son pays mprisait, alors qu'il y tait n. Ils devinrent amis et, lorsque cet homme tomba malade, la secoueuse de mots laissa tomber sur son visage une unique larme. C'tait une larme d'amiti - un mot unique - et elle devint une graine en schant. Quand la fillette se rendit ensuite dans la fort, elle planta cette graine parmi les autres arbres. Et chaque jour, elle l'arrosa.
Au dbut, il ne se passa rien, mais, une aprs-midi, lorsqu'elle rendit visite  la graine aprs sa journe de travail, elle vit qu'elle avait germ. Elle resta longtemps  la contempler.

L'arbre poussa plus vite que tous les autres et il ne tarda pas  tre le plus haut de la fort. Les gens venaient l'admirer. Le bruit se rpandit et ils attendirent... Quoi ?
L'arrive du Fhrer.

Furieux, celui-ci ordonna que l'arbre soit abattu. La secoueuse de mots fendit alors la foule et tomba  genoux  S'il vous plat, ne le coupez pas , supplia-t-elle.
Mais le Fhrer resta inbranlable. Il ne pouvait se permettre de faire des exceptions. Il demanda qu'on emmne la secoueuse de mots et se tourna vers son homme de main.  Passe-moi la hache , dit-il.

 ce moment, la secoueuse de mots se libra. Elle se prcipita vers l'arbre et, sans tenir compte des coups de hache que le Fhrer donnait dans le tronc, elle l'escalada jusqu' la plus haute branche. De l, elle entendait le son lointain des voix et des coups de hache. Des nuages passaient, pareils  des monstres blancs au cur gris. La secoueuse de mots avait peur, mais elle tait ttue. Elle resta. Elle attendit que l'arbre tombe.
L'arbre ne bougea pas.
Les heures passaient. La hache du Fhrer ne russissait mme pas  entamer le tronc. Au bord de l'vanouissement, il ordonna  un autre homme de continuer  sa place.

Les jours passrent.
Puis les semaines.
Une multitude de soldats tentrent de planter leur hache dans le tronc de l'arbre o se tenait la secoueuse de mots. En vain.
 Mais comment fait-elle pour manger ? se demandaient les gens. Et pour dormir ? 
Ils ignoraient que d'autres secoueurs de mots lui lanaient des provisions, qu'elle descendait chercher sur les branches infrieures.
La neige tomba. La pluie tomba. Les saisons se succdrent. La secoueuse de mots ne bougeait pas.
Lorsque le dernier bcheron abandonna, il s'adressa  elle.  Oh, la secoueuse de mots ! Tu peux descendre. Personne n'arrive  venir  bout de cet arbre. 
La fillette, qui avait du mal  entendre ce que disait l'homme, rpondit par un chuchotement qu'elle lui transmit  travers les branches. Non, merci, dit elle, car elle n'ignorait pas que c'tait elle, et elle seule, qui permettait  l'arbre de rester debout.

NUL ne sait combien de temps s'coula encore, mais une aprs-midi, un nouveau bcheron arriva en ville. Il portait un sac qui semblait trop lourd pour lui. Il avait des valises sous les yeux et ses jambes tombaient de fatigue.  L'arbre, demanda-t-il aux gens. O est l'arbre ? 

Une petite troupe le suivit et, lorsqu'il arriva au pied de l'arbre, des nuages avaient emmitoufl les plus hautes branches. La secoueuse de mots entendit les gens crier qu'un nouveau bcheron venait d'arriver.
 Elle ne descendra pas, dirent-ils. Pour personne. 
Ils ignoraient qui tait cet homme. Ils ignoraient aussi qu'il n'tait pas du genre  se dcourager.
Il ouvrit son sac et en sortit un objet, plus petit qu'une hache.
Les gens clatrent de rire.  Impossible d'abattre un arbre avec un vieux marteau ! dirent-ils.
Le jeune homme ne les coutait pas. Il fouilla dans son sac et en tira des clous. Il en mit trois dans sa bouche et entreprit de planter un quatrime dans le tronc. Les premires branches taient maintenant trs haut et il estimait que s'il utilisait chaque clou en guise de marchepied, il lui en faudrait bien quatre pour les atteindre.
L'imbcile ! rugit l'un des badauds. Personne n'a russi  abattre cet arbre avec une hache, et lui, il pense y parvenir avec... 
Il se tut.

Le premier clou pntra dans le tronc. Au cinquime coup de marteau, il tait assez solide pour supporter le poids du jeune homme, qui planta alors le deuxime et se mit  grimper.
Au quatrime clou, il avait atteint le niveau des branches. Il continua  monter. Il aurait bien aim lancer un appel, mais il y renona.
L'escalade lui parut interminable. Il lui fallut plusieurs heures avant d'atteindre la cime de l'arbre. Enfin, il dcouvrit la fillette endormie dans son lit de nuages, enroule dans ses couvertures.
Il la contempla pendant plusieurs minutes.
Le soleil rchauffait le sommet ennuag.
Le jeune homme tendit la main vers elle et la secoueuse de mots s'veilla.
Elle se frotta les yeux et, aprs avoir longuement tudi son visage, elle demanda :  C'est bien vous ? 
Elle pensait :  Est-ce sur votre joue que j'ai pris cette graine ?
Le jeune homme hocha affirmativement la tte.
Son cur eut le vertige et il s'accrocha un peu plus fort aux branches.  Oui. 

Ensemble, ils restrent au sommet de l'arbre. Ils attendirent que les nuages se dissipent et,  ce moment l ils purent voir le reste de la fort.
 a n'arrterait pas de pousser, expliqua la secoueuse de mots.
Mais a non plus.  Le jeune homme regardait la branche sur laquelle il appuyait sa main. Il avait marqu un point.
Ils parlrent et regardrent encore, puis ils descendirent en abandonnant sur place les couvertures et le reste de la nourriture.
Les gens n'en croyaient pas leurs yeux. Ds le moment o la secoueuse de mots et le jeune homme regagnrent le monde, les marques de hache commencrent enfin  tre visibles sur l'arbre. Des meurtrissures apparurent. Des fissures se formrent sur le tronc et la terre frmit.
Il va tomber ! s'cria une jeune femme. L'arbre va tomber ! Elle avait raison. L'arbre immensment haut de la secoueuse de mots se mit  pencher. Il gmit tandis qu'il tait aspir vers le sol. Le monde trembla. Quand tout fut termin, l'arbre gisait parmi les autres arbres de la fort. Il ne pouvait la dtruire toute, mais, au moins, il l'avait entame en traant un chemin d'une couleur diffrente.
La secoueuse de mots et le jeune homme grimprent sur le tronc maintenant horizontal. Ils passrent  travers les branches et se mirent en marche. Quand ils se retournrent, ils virent que la majorit des spectateurs commenaient  rentrer chez eux. Ici. L. Dans la fort.
Mais en chemin, ils s'arrtrent  plusieurs reprises et tendirent l'oreille. Il leur sembla entendre des voix et des mots derrire eux, sur l'arbre de la secoueuse de mots.

Pendant un long moment, Liesel resta appuye  la table de la cuisine. Elle se demandait o se trouvait Max, l-bas dans cette vaste fort. Le jour baissait. Elle s'endormit. Rosa l'envoya au lit et elle alla se coucher en serrant contre son cur le carnet de croquis de Max.

C'est quelques heures plus tard,  son rveil, qu'elle trouva la rponse  sa question.  Bien sr, murmura-t-elle, bien sr, je sais o il est.  Et elle se rendormit.
Elle rva de l'arbre.

La collection de costumes de l'anarchiste

35, rue Himmel
Le 24 dcembre
En l'absence des deux pres de famille, les Steiner ont invit Rosa et Trudy Hubermann, ainsi que Liesel. Lorsqu'elles arrivent, Rudy est encore en train de donner ses explications sur ses vtements. Il regarde Liesel et il esquisse un lger sourire.

Les jours qui prcdrent la Nol 1942 s'coulrent dans une atmosphre lourde de neige. Liesel relut plusieurs fois La Secoueuse de mots, tant l'histoire qui portait ce titre que le reste. La veille de Nol, elle prit une dcision  propos de Rudy.
Tant pis s'il tait tard. 
Juste avant la tombe de la nuit, elle alla frapper  sa porte et lui annona qu'elle avait un cadeau de Nol pour lui.
Rudy regarda les mains de son amie. Rien  ses pieds non plus.  Eh bien, o est-il ?
 Bon, on oublie. 
Mais Rudy avait compris. Il avait dj vu Liesel dans cet tat. Une lueur de dfi dans le regard et des dmangeaisons dans les doigts. Elle sentait le vol  plein nez.  Ce cadeau, tu ne l'as pas encore ? risqua-t-il.
 Non.
 Et tu ne vas pas non plus l'acheter.
 videmment pas. Avec quoi ?  Il neigeait toujours. La pelouse tait parseme de glace qui ressemblait  du verre bris.
 Tu as la cl ? demanda-t-elle.
 Quelle cl ?  Mais il ne mit pas longtemps  comprendre. Il rentra dans la maison et revint quelques instants plus tard.  Il est temps d'aller faire notre march , dit-il, reprenant la formule de Viktor Chemmel.

Le jour dclinait trs vite et, dans la rue de Munich, seule l'glise tait ouverte. Liesel devait presser le pas pour ne pas se laisser distancer par Rudy, avec ses grandes enjambes. Ils s'arrtrent devant le magasin  l'enseigne de STEINER-SCHNEIDERMEISTER. En quelques semaines, une fine couche de boue et de suie avait recouvert la devanture. Derrire la vitrine, les mannequins se tenaient comme autant de tmoins, l'air srieux et ridiculement apprts. Il tait difficile de ne pas penser qu'ils observaient tout ce qui se passait.
Rudy fouilla dans sa poche.
C'tait le soir de Nol.
Son pre tait du ct de Vienne.
S'ils s'introduisaient dans sa chre boutique, il ne s'en offusquerait certainement pas. Les circonstances l'exigeaient.

La porte s'ouvrit sans difficult et ils pntrrent  l'intrieur. Le premier mouvement de Rudy fut d'allumer la lumire, mais on avait dj coup l'lectricit.
 Tu as des bougies ? 
Rudy tait constern.  J'ai apport la cl, c'est dj bien. En plus, c'tait ton ide. 
 ce moment, Liesel buta sur quelque chose. Elle tomba, entranant dans sa chute un mannequin qui accrocha son bras et se dmantela en s'croulant sur elle.  te-moi ce truc !  Il tait maintenant en quatre parties, le bras droit, le bras gauche, la tte avec le torse, et enfin le bas du corps. Quand elle en fut dbarrasse, elle se remit debout.  Jsus, Marie !  souffla-t-elle.
Rudy rcupra l'un des bras et lui tapota l'paule avec. Elle sursauta et se retourna.  Ravi de faire votre connaissance !  dit-il en tendant la main du mannequin.
Pendant quelques minutes, ils se promenrent dans les alles troites du magasin. Au moment o il se dirigeait vers le comptoir, Rudy se prit les pieds dans une bote vide. Il poussa un juron.  C'est ridicule ! s'exclama-t-il, attends-moi un instant.   ttons, il regagna l'entre et sortit du magasin. Liesel s'assit, le bras du mannequin  la main. Rudy ne tarda pas  revenir, portant la lanterne allume qu'il venait d'emprunter  l'glise.
Un anneau de lumire clairait son visage.
 Alors, ce prsent dont tu m'as rebattu les oreilles, il est o ? Ce n'est tout de mme pas l'un de ces mannequins sinistres ?
 Approche la lumire. 
Il la rejoignit et elle prit la lanterne dans une main, tandis que, de l'autre, elle parcourait les costumes accrochs  des cintres. Elle en sortit un, puis le remit en place.  Trop grand.   la quatrime tentative, elle prsenta un costume bleu marine  Rudy.  Est-ce que celui-ci est de la bonne taille ? 
Elle attendit dans l'obscurit pendant qu'il essayait le costume derrire l'un des rideaux. Dans le petit cercle lumineux, l'ombre de Rudy s'habillait.
Lorsqu'il revint, il tendit la lanterne  Liesel pour qu'elle le voie. Sans le rideau, la lanterne projetait une colonne lumineuse qui brillait sur l'lgant costume. En mme temps, elle clairait la chemise sale que Rudy portait en dessous et ses chaussures cules.
 Alors ?  demanda-t-il.
Liesel poursuivit son examen. Elle tourna autour de lui.  Pas mal, dit-elle enfin avec un lger haussement d'paules.
 Comment a, pas mal ? Je suis mieux que pas mal, non ?
 Les chaussures font baisser la note. Ta tte aussi. 
Rudy reposa la lanterne sur le comptoir et marcha sur elle en faisant semblant d'tre trs fch. Liesel dut reconnatre qu'une certaine nervosit s'emparait d'elle. Aussi est-ce avec un mlange de soulagement et de dception qu'elle le vit trbucher et tomber sur le malheureux mannequin.
Par terre, Rudy clata de rire.
Puis il ferma les yeux. Trs fort. 
Liesel se prcipita.
Elle s'accroupit et se pencha sur lui.
Embrasse-le, Liesel, embrasse-le.
a va, Rudy? a va?

 Il me manque , dit-il, le visage dtourn.
 Frohe Weihnachten , rpondit Liesel. Elle l'aida  se relever et dfroissa le costume.  Joyeux Nol. 

Neuvime partie
Le dernier humain tranger
Avec :
la tentation suivante - un joueur de cartes - les neiges de Stalingrad - un frre qui ne vieillit pas - un accident - le got amer des questions - une bote  outils, un homme qui saigne, un ours - un avion en morceaux - et un retour  la maison

La tentation suivante

Cette fois, il y avait des biscuits.
Mais ils taient vieux.
C'taient des Kipferl qui restaient de Nol et ils taient sur le bureau depuis au moins quinze jours. Semblables  des fers  cheval miniatures recouverts d'une couche de sucre glace, ceux du fond collaient  l'assiette. Les autres, entasss, formaient un tas caoutchouteux. Elle sentit leur arme ds l'instant o ses doigts accrochrent le rebord de la fentre. La pice avait le got du sucre et de la pte, et celui de milliers de pages.
Il n'y avait pas de petit mot, mais Liesel comprit vite qu'il s'agissait l  nouveau d'un geste d'Ilsa Hermann  son intention. Elle retourna vers la fentre et glissa un murmure par l'ouverture. Le prnom de Rudy.
Ils taient venus  pied, car la route tait trop glissante pour qu'ils prennent les vlos. Rudy montait la garde sous la fentre. Son visage apparut et elle lui tendit l'assiette. Elle n'eut pas besoin d'insister pour qu'il la prenne.
Tout en dvorant les gteaux du regard, il interrogea :  Rien d'autre ? Du lait ?
 Quoi ?
 Du lait , rpta-t-il, un peu plus fort, cette fois. S'il avait peru le ton offens de Liesel, il n'en montrait rien.
 Tu es idiot ou quoi ? Est-ce que je peux simplement voler le livre ?
 Bien sr. Tout ce que je disais, c'tait... 
Liesel se dirigea vers l'tagre du fond, derrire le bureau. Dans le tiroir du haut de celui-ci, elle trouva du papier et un crayon et crivit Merci sur une feuille qu'elle posa sur le dessus.
 sa droite, un livre saillait, tel un os. Les lettres sombres du titre ressemblaient presque  des cicatrices sur sa pleur. Die Letzte Menschliche Fremde - Le Dernier Humain tranger. Il bruissa doucement quand elle le prit sur l'tagre. Un peu de poussire tomba.
Au moment o elle allait ressortir, elle entendit s'ouvrir la porte de la bibliothque.
Elle s'immobilisa, un genou en l'air, la main qui tenait le livre pose sur le cadre de la fentre. Lorsqu'elle se retourna, elle dcouvrit l'pouse du maire, en peignoir en ponge flambant neuf et en pantoufles. Sur la poche poitrine du peignoir tait brode une croix gamme. La propagande parvenait jusque dans les salles de bains.
Elles se regardrent.
Liesel jeta un coup d'il  la poitrine d'llsa Hermann, puis leva le bras.  Heil Hitler ! 
Elle allait partir lorsqu'une pense lui traversa l'esprit.
Les petits gteaux.
Ils taient l depuis plusieurs semaines.
Autrement dit, si le maire se servait de sa bibliothque, il les avait vus. Et dans ce cas, il avait certainement demand la raison de leur prsence.
 moins  et cette supposition remplit Liesel d'un trange optimisme -,  moins que ce ne ft pas la bibliothque du maire, mais celle de son pouse.
Elle ignorait pourquoi cela avait une telle importance, mais l'ide que les livres appartiennent  Ilsa Hermann lui plaisait. C'tait elle qui l'avait fait entrer dans la bibliothque et qui, la premire, lui avait ouvert une fentre sur la lecture, dans tous les sens du terme. Elle prfrait qu'il en ft ainsi.
C'tait logique.
Elle demanda : C'est votre bibliothque, n'est-ce pas ? 
La femme du maire se raidit.  J'avais l'habitude de lire ici avec mon fils. Mais ensuite... 
Liesel sentait l'air froid derrire elle. Elle eut la vision d'une mre assise sur le parquet en train de lire, tandis que son petit garon montrait du doigt les images et les mots. Puis elle vit la guerre  la fentre.  Je sais. 
Du dehors, une exclamation lui parvint.
 Qu'est-ce que t'as dit ? 
Liesel tourna la tte et chuchota schement :  Tais-toi, Saukerl, et surveille la rue.  Puis elle parla lentement, en direction d'Ilsa Hermann, cette fois :  Ainsi, tous ces livres...
 La plupart sont  moi. Quelques-uns appartiennent  mon mari, d'autres appartenaient  mon fils, comme tu le sais. 
C'tait au tour de Liesel d'tre gne. Elle s'empourpra.  J'ai toujours cru que c'tait la bibliothque du maire.
 Pourquoi ?  Ilsa Hermann avait l'air amuse.
Liesel remarqua que ses pantoufles taient aussi ornes de croix gammes.  C'est le maire. Je me suis dit qu'il devait lire beaucoup. 
La femme du maire mit les mains dans ses poches.  Depuis quelque temps, c'est surtout toi qui utilises cette pice.
 Vous avez lu celui-ci ?  Liesel brandit Le Dernier Humain tranger.
Ilsa Hermann examina le titre de plus prs.
 Oui.
 C'est bien ?
 Pas mal.
Maintenant, Liesel mourait d'envie de s'en aller, tout en se sentant oblige de rester. Elle ouvrit la bouche, mais elle avait trop de mots sur la langue et ils allaient trop vite.  plusieurs reprises, elle tenta en vain de les capturer. Finalement, c'est Ilsa Hermann qui prit l'initiative.
Elle aperut le visage de Rudy  la fentre. Ou plutt, sa chevelure semblable  la flamme d'une bougie.  Tu ferais bien de t'en aller, dit-elle, il t'attend. 

Sur le chemin du retour, ils mangrent les biscuits.
 Tu es sre qu'il n'y avait rien d'autre ? demanda Rudy. Ce n'tait certainement pas tout.
 On a dj de la chance d'avoir rcupr les gteaux.  Liesel jeta un eil  l'assiette que tenait Rudy.  Dis-moi la vrit. Tu en as mang combien avant que je ne revienne ?
 Eh, ici, c'est toi qui voles, rtorqua Rudy, furieux. Pas moi.
 Ne me raconte pas de bobards, Saukerl, tu as encore du sucre au coin des lvres. 
Rudy s'essuya la bouche d'une main.  Je n'en ai pas mang un seul, promis. 

Ils mangrent la moiti de l'assiette avant d'atteindre le pont et ils finirent le reste avec Tommy Mller en arrivant dans la rue Himmel.
Ceci fait, il restait un dtail  rgler. C'est Rudy qui se chargea de le formuler.
 Bon sang, qu'est-ce qu'on va faire de l'assiette ? 


Le joueur de cartes

 peu prs au moment o Liesel et Rudy mangeaient leurs gteaux, les membres de la LES qui n'taient pas de service jouaient aux cartes dans une petite ville proche d'Essen. Ils venaient de faire le long trajet depuis Stuttgart et jouaient pour des cigarettes. Reinhold Zucker n'tait pas content. 
 Il triche, j'en suis sr , marmonna-t-il. Ils taient installs dans le hangar qui leur servait de cantonnement et Hans Hubermann venait de gagner la main pour la troisime fois conscutive. Furieux, Zucker reposa brutalement son jeu et recoiffa ses cheveux gras avec trois doigts sales.

Quelques informations sur Reinhold Zucker
Il avait vingt-quatre ans. Quand il gagnait une manche aux cartes, il faisait toute une dmonstration en portant les petits cylindres de tabac  ses narines et en les respirant avec dlectation.  Le parfum de la victoire , disait-il.
Un dernier dtail. Il allait mourir la bouche ouverte.

Au contraire du jeune homme qui se trouvait  sa gauche, Hans Hubermann avait le triomphe modeste. Il tait mme assez gnreux pour redonner une cigarette  chaque collgue et pour la lui allumer. Tous acceptrent, sauf Zucker. Il empoigna l'offrande et la rejeta sur la caisse retourne qui leur servait de table.  Je n'ai pas besoin de ta charit, mon vieux.  Sur ces mots, il se leva et sortit.
 Quelle mouche l'a piqu ?  demanda le sergent, mais personne ne prit la peine de rpondre. Reinhold Zucker n'tait qu'un jeune de vingt-quatre ans incapable de jouer aux cartes pour sauver sa peau.
Car si Hans Hubermann n'avait pas gagn ses cigarettes, Zucker ne l'aurait pas mpris. S'il ne l'avait pas mpris, il ne lui aurait pas piqu sa place quelques semaines plus tard, sur une route gnralement sre.
Un sige, deux hommes, une brve dispute, et moi.

Parfois, a me tue, la faon dont les gens meurent.

Les neiges de Stalingrad

 la mi-janvier 1943, la rue Himmel tait toujours un corridor sombre et triste. Liesel ferma le portail et alla frapper chez Frau Holtzapfel.  sa grande surprise, c'est un homme qui vint lui ouvrir la porte.
Sa premire ide fut qu'il s'agissait d'un fils de Frau Holtzapfel, mais il ne ressemblait gure  l'un des deux frres dont elle avait vu les photos encadres. Il semblait trop vieux, quoiqu'il ft difficile de dire son ge. Des favoris encadraient son visage au regard douloureux. Une main bande sortait de la manche de son manteau et des cerises de sang apparaissaient sur le pansement.
 Est-ce que a t'ennuierait de revenir plus tard?
Liesel tenta de jeter un coup d'il derrire lui. Elle allait appeler Frau Holtzapfel, mais il l'en empcha.  Reviens plus tard, mon petit, dit-il. Je viendrai te chercher. O habites-tu ? 

Il se passa plus de trois heures avant qu'on ne frappe au 33 de la me Himmel. Liesel ouvrit. L'homme se tenait devant elle. Les cerises de sang avaient grossi et s'taient changes en prunes.
 Elle peut te voir, maintenant. 

Dehors, dans la lumire gristre et floue, Liesel ne put s'empcher de demander  l'homme ce qui tait arriv  sa main. Il souffla par les narines - une seule syllabe - avant de rpondre :  Stalingrad.
 Pardon ?  Le vent avait emport sa rponse.  Excusez-moi, je n'ai pas entendu. 
Il rpta le mot, un peu plus fort, et cette fois, il expliqua.  Stalingrad, voil ce qui est arriv  ma main. Une balle dans les ctes et trois doigts emports. a rpond  ta question ?  Il mit sa main intacte dans sa poche et fut parcouru d'un frisson de mpris pour le vent allemand.  Tu trouves qu'il fait froid ici, hein ? 
Liesel toucha le mur prs d'elle. Inutile de mentir.  Oui, bien sr. 
L'homme clata de rire.  Le froid, ce n'est pas a.  Il prit une cigarette et l'insra entre ses lvres. D'une main, il tenta de craquer une allumette. Par ce temps lugubre, il aurait eu du mal  y arriver avec ses deux mains, mais, avec une seule, c'tait impossible. Il poussa un juron et renona.
Liesel prit l'allumette.
Elle saisit la cigarette et la mit dans sa bouche. Sans parvenir  l'allumer, elle non plus.
 Il faut tirer dessus, expliqua l'homme. Par ce temps, elle ne s'allumera que si tu aspires. Verstehst ? 
Elle recommena, en s'efforant de se rappeler comment faisait Hans. Cette fois, la tentative russit. La fume lui envahit la bouche et lui irrita la gorge, mais elle parvint  ne pas tousser.
 Bien jou.  Il prit la cigarette et tira une bouffe, puis lui tendit sa main gauche, celle qui tait valide. Michael Holtzapfel.
 Liesel Meminger.
 Tu viens faire la lecture  ma mre ? 
 ce moment, Rosa Hubermann arrivait derrire Liesel.  C'est toi, Michael ?  demanda-t-elle. Sans la voir, Liesel perut le choc qu'elle avait ressenti en le voyant.
Michael Holtzapfel hocha affirmativement la tte.  Guten Tag, Frau Hubermann. a fait bien longtemps !
 Tu as tellement.. .
 Vieilli?
Rosa s'effora de reprendre contenance.  Entre donc un moment. Je vois que tu as fait la connaissance de ma fille nourricire...  Elle remarqua alors sa main ensanglante et laissa sa phrase en suspens.
 Mon frre est mort , dit Michael Holtzapfel. S'il l'avait frappe avec son unique poing valide, le coup n'aurait pu tre plus violent. Rosa chancela. Bien sr, la mort fait partie de la guerre, mais lorsqu'elle touche quelqu'un que l'on a vu vivre et respirer prs de soi, tout vacille. Rosa avait vu grandir les deux frres Holtzapfel.
Le jeune homme prmaturment vieilli parvint toutefois  raconter ce qui tait arriv sans s'effondrer.  J'tais dans l'un des btiments qui nous servait d'hpital quand on l'a ramen. C'tait une semaine avant mon retour. J'ai pass trois jours  son chevet avant qu'il ne meure.. .
 Je suis dsole.  Les mots ne semblaient pas sortir de la bouche de Rosa. Ce soir-l, c'tait une autre femme qui se tenait derrire Liesel, mais la fillette n'osait pas se retourner.
 S'il vous plat, ne dites rien, fit Michael. Est-ce que je peux emmener cette jeune fille pour qu'elle fasse la lecture  ma mre ? Je crois que Maman n'est pas en tat d'couter, mais elle a demand qu'elle vienne.
 Bien sr. 
Ils taient  mi-chemin dans l'alle quand Michael Holtzapfel se retourna. Il venait de penser  quelque chose.  Rosa ?  dit-il. Ils attendirent quelques instants que Rosa apparaisse de nouveau sur le seuil.  J'ai appris que votre fils tait l-bas. En Russie. C'est quelqu'un de Molching sur qui je suis tomb par hasard qui me l'a dit. Mais vous le saviez, bien sr ? 
Rosa se prcipita au-dehors et l'attrapa par la manche pour tenter de le retenir.  Non, je ne savais pas. Il est parti un jour et il n'est jamais revenu. On a essay de le retrouver, mais il s'est pass tant de choses, il y a eu... 
Michael Holtzapfel tait dtermin  partir. Il ne voulait surtout pas entendre encore une histoire triste. Il se dgagea.   ma connaissance, il est toujours vivant , dit-il. Il rejoignit Liesel, qui l'attendait devant le portail. Liesel s'attarda. Elle regarda Rosa, dont le visage s'tait clair et assombri simultanment.
 Maman ? 
Rosa lui fit un petit signe de la main.  Vas-y. 
Liesel ne bougea pas.
J'ai dit vas-y. 

Lorsqu'elle le rejoignit, le soldat tenta de lui faire la conversation. Sans doute regrettait-il la gaffe qu'il venait de faire auprs de Rosa, et il essayait de la noyer sous d'autres mots. Levant sa main bande, il dclara :  Je n'arrive pas  arrter le saignement.  Liesel fut soulage en entrant dans la cuisine des Holtzapfel. Plus tt elle se mettrait  lire et mieux ce serait.
Frau Holtzapfel avait sur les joues des tranes humides semblables  du fil de fer.
Son fils tait mort.
Mais ce n'tait qu'une partie de l'histoire.
Elle ne saurait jamais vraiment de quelle manire cela avait eu lieu, mais il y a ici quelqu'un qui le sait. Gnralement, quand il y a eu de la neige, des armes et la confusion des langues, je suis bien place pour savoir ce qui s'est pass.
Lorsque j'imagine la cuisine de Frau Holtzapfel telle que l'a dcrite la voleuse de livres, je ne vois pas la cuisinire, les cuillres en bois, le robinet, ni rien de tout cela. En tout cas, pas sur le moment. Je vois l'hiver russe, la neige qui tombe du plafond, et le destin du second fils de Frau Holtzapfel.
Il s'appelait Robert et voici ce qui lui est arriv.

Petite histoire de guerre
Il a eu les jambes arraches au niveau des tibias et il est mort veill par son frre dans la puanteur et le froid d'un hpital.

C'tait le 5 janvier 1943, une journe glaciale comme une autre sur le front russe. Partout dans la ville, des Russes et des Allemands gisaient dans la neige, morts. Les survivants tiraient sur les pages blanches qui leur faisaient face. Trois langues s'entremlaient. Le russe, les balles, l'allemand.
Tandis que j'avanais parmi les mes abattues, l'un des hommes disait :  L'estomac me dmange.  Il le rpta  plusieurs reprises. Malgr le choc, il rampa jusqu' une forme sombre ravage, assise sur le sol dans des ruisseaux de sang. Quand le soldat bless  l'estomac arriva, il s'aperut qu'il s'agissait de Robert Holtzapfel. Les mains ensanglantes, il entassait de la neige au-dessus de ses tibias, l o la dernire explosion lui avait arrach les jambes. Mains brlantes et cri rouge.
Une vapeur montait du sol. Odeur et vision de la neige en dcomposition.
 C'est moi, Pieter , lui dit le soldat. Il se trana encore sur quelques centimtres.
Pieter ?  demanda Robert d'une voix de plus en plus faible. Il avait d sentir ma prsence toute proche.
Et  nouveau :  Pieter ? 
Force est de constater que les agonisants posent toujours des questions dont ils connaissent les rponses. Peut-tre est-ce pour mourir en ayant raison.

Soudain, le son des voix devint uniforme.
Robert Holtzapfel bascula vers la droite et s'effondra sur le sol froid et fumant.
Il s'attendait certainement  me rencontrer  cet instant prcis.
Ce ne fut pas le cas.
Malheureusement pour le jeune Allemand, je ne l'ai pas emport cette aprs-midi-l. Je l'ai enjamb avec les autres pauvres mes dans les bras et je suis revenue vers les lignes russes.
J'en ai fait, des allers et retours.
Avec des corps dchiquets.
Cela n'avait rien d'une balade  skis, je peux le dire.
Comme Michael le raconta  sa mre, trois longues journes s'coulrent avant que je ne vienne finalement prendre le soldat qui avait perdu ses pieds  Stalingrad. J'tais trs demande  l'hpital de campagne et, quand je suis arrive, l'odeur a manqu me faire dfaillir.
Un homme avec une main bande tait en train de dire au soldat silencieux et traumatis qu'il allait s'en tirer.  Tu vas bientt rentrer  la maison, lui affirmait-il. Tu vas quitter cet endroit. 
Oui, pensai-je. Pour toujours.
 J'attends que tu ailles mieux, poursuivit-il. Je devais retourner chez nous  la fin de la semaine, mais je t'attends. 
J'ai emport l'me de Robert Holtzapfel avant que son frre n'ait termin la phrase suivante.
D'habitude, quand je suis quelque part  l'intrieur, je dois me dmener pour regarder  travers le plafond, mais, dans cet hpital-ci, j'ai eu de la chance. Le toit avait t dtruit  un endroit et j'avais vue sur le ciel.  un mtre de moi, Michael Holtzapfel parlait encore. J'ai essay de l'ignorer en observant le trou que j'avais au-dessus de la tte. Le ciel tait blanc, mais il se dgradait  toute vitesse. Comme toujours, il devenait une norme bche. Du sang suintait et, par endroits, les nuages taient sales, telles des traces de pas dans de la neige fondue.
Des traces de pas ? interrogerez-vous.
Tiens donc, je me demande  qui elles pouvaient bien appartenir.

Dans la cuisine de Frau Holtzapfel, Liesel lisait  voix haute, une page aprs l'autre, en pure perte. Pour ma part, lorsque la vision du champ de bataille russe s'efface devant moi, la neige ne cesse pas de tomber du plafond. La bouilloire en est couverte. La table galement. Les humains, eux aussi, ont des plaques de neige sur la tte et les paules.
Le frre frissonne.
La femme pleure.
Et la fillette poursuit sa lecture, car c'est pour cela qu'elle est venue et c'est bon d'tre bonne  quelque chose aprs les neiges de Stalingrad.

Le frre qui ne vieillit pas

Dans quelques semaines, Liesel Meminger allait avoir quatorze ans.
Son papa n'tait pas encore de retour.
Elle avait encore fait la lecture par trois fois  une femme ravage par le chagrin. Souvent, la nuit, elle avait vu Rosa qui priait, le menton pos sur l'accordon.
Le moment est venu, pensa-t-elle. D'habitude, c'tait la perspective d'un vol qui la rjouissait, mais, ce jour-l, il s'agissait d'une restitution.
Elle fouilla sous son lit et en retira l'assiette. En toute hte, elle la lava dans l'vier et sortit. Marcher dans Molching lui fit du bien. L'air tait cinglant comme la Watschen d'une bonne sur ou d'une institutrice sadiques. Il n'y avait aucun bruit dans la rue de Munich, sauf celui de ses chaussures.

Tandis qu'elle passait le pont, une rumeur de soleil courait derrire les nuages.
Arrive au 8, Grande Strasse, elle monta les marches, dposa l'assiette au bas de la porte d'entre, puis frappa. Elle avait dj tourn le coin de la rue lorsque la porte s'ouvrit. Elle ne regarda pas en arrire, mais elle savait que, si elle l'avait fait, elle aurait de nouveau trouv son frre au bas des marches, son genou compltement guri cette fois. Elle entendait mme sa voix.
 C'est beaucoup mieux, Liesel. 

Elle se rendit compte avec une immense tristesse que son frre aurait ternellement six ans, mais, en y pensant, elle s'effora aussi de sourire.
Elle resta sur le pont au-dessus de l'Amper, l o Hans Hubermann avait l'habitude de se pencher.
Elle sourit encore et encore, et, quand ce fut termin, elle rentra  la maison et son frre ne revint plus jamais dans son sommeil. Il allait beaucoup lui manquer, mais ce ne serait pas le cas de son regard mort fix sur le plancher du train ni du bruit dchirant d'une toux meurtrire.

Cette nuit-l, le petit garon vint voir la voleuse de livres dans son lit, mais, cette fois, il le fit avant qu'elle ne ferme les yeux. En fait, il n'tait pas le seul  lui rendre visite dans cette chambre.
Son papa se tenait prs d'elle et lui disait qu'elle serait bientt une femme. Max crivait La Secoueuse de mots dans un coin. Rudy tait tout nu prs de la porte. De temps en temps, la propre mre de Liesel tait  son chevet, debout sur un quai de gare. Et au loin, au fond de la pice qui s'tirait tel un pont vers une ville sans nom, Werner, son petit frre, jouait dans la neige du cimetire.
Au bout du couloir, comme un mtronome marquant la cadence de ces visions, Rosa ronflait, et Liesel restait veille en leur compagnie, tout en se remmorant une phrase de son dernier livre.

Le dernier humain tranger, page 38
Cette rue de la ville tait noire de monde, mais l'tranger se sentait aussi seul que si elle avait t vide.

Au matin, les visions s'taient enfuies et elle entendit des paroles s'lever doucement dans le salon. Rosa priait, l'accordon autour du cou.
 Faites qu'ils reviennent vivants, rptait-elle. Par piti, mon Dieu, faites qu'ils reviennent tous vivants. 
L'instrument devait la meurtrir, mais elle ne bougeait pas.
Rosa ne parlerait jamais de ces moments-l  son mari, mais, aux yeux de Liesel, ce fut en partie grce  ces prires que Hans survcut  l'accident de la LSE  Essen. Elles ne firent pas de mal, en tout cas.

L'accident

Le temps tait particulirement clair, cette aprs-midi-l, lorsque les hommes grimpaient dans le camion. Hans Hubermann s'assit  sa place habituelle et Reinhold Zucker se pencha au-dessus de lui.
 Dgage, dit-il.
 Bitte ? Pardon ? 
Zucker devait baisser la tte, car le toit du vhicule tait bas.  J'ai dit dgage, Arschloch.  La jungle huileuse de sa frange tombait en paquets sur son front.  Toi et moi, on change nos siges. 
Hans avait du mal  comprendre. Le sige du fond n'tait certainement pas le plus confortable, entre le froid et les courants d'air.  Pourquoi donc ?
 Qu'est-ce que a peut te faire ?  L'impatience gagnait Zucker.  Si je te dis que je veux tre le premier  descendre pour aller aux chiottes, a te va?
Les autres membres de l'unit suivaient cette bagarre ridicule entre deux personnes censes se comporter comme des adultes. Hans ne voulait pas tre le perdant, mais il ne voulait pas non plus avoir l'air mesquin. En outre, ils venaient d'accomplir des tches puisantes et il n'avait plus assez d'nergie pour se disputer. Il se leva et, le dos courb, gagna un sige libre au milieu du camion.
 Pourquoi as-tu cd  ce Scheisskopf?  demanda son voisin.
Hans craqua une allumette et lui proposa une bouffe de sa cigarette.  L-bas au fond, a fait un courant d'air dans mes oreilles. 

Le camion vert-de-gris roulait vers le camp, distant d'une quinzaine de kilomtres. Brunnenweg racontait une blague sur une serveuse franaise lorsque le pneu avant gauche clata. Le conducteur perdit le contrle de son vhicule, qui fit plusieurs tonneaux. Les hommes jurrent tandis qu'ils culbutaient en mme temps que l'air, la lumire, le tabac et les dtritus. Le ciel bleu devint le plancher et chacun tenta dsesprment de se retenir  quelque chose.
Quand le camion s'immobilisa, ils taient tous agglutins contre la paroi de droite, le nez sur l'uniforme crasseux du voisin. Ils se demandrent mutuellement si a allait, jusqu' ce que l'un des hommes, Eddie Alma, se mette  hurler :  Dgagez-moi de ce petit fumier !  Il rpta trois fois la phrase, trs vite. Reinhold Zucker le regardait, les yeux ouverts et fixes.

Bilan de l'accident d'Essen
Six brlures de cigarettes.
Deux mains fractures.
Plusieurs doigts casss.
Une fracture  la jambe pour Hans Hubermann.
Une nuque brise pour Reinhold Zucker, casse net au niveau des lobes des oreilles.

Ils s'aidrent mutuellement  sortir du camion. Seul le cadavre demeura  l'intrieur.
Le conducteur, Helmut Brohmann, tait assis par terre et se grattait la tte.  Le pneu a clat, expliqua-t-il. Comme a, d'un seul coup.  Certains d'entre eux allrent s'asseoir  ses cts et lui assurrent qu'il n'y tait pour rien. D'autres allumrent une cigarette en demandant  la ronde si leurs blessures taient suffisamment graves pour qu'ils soient librs du service. Un petit groupe se rassembla  l'arrire du camion et contempla le corps.
Un peu plus loin, prs d'un arbre, Hans Hubermann sentait une mince bande de douleur intense en train de s'ouvrir dans sa jambe.  'aurait d tre moi, dit-il.
 Quoi ? lana le sergent depuis le camion.
 Il tait assis  ma place. 

Helmut Brohmann retrouva ses esprits et se glissa de nouveau dans la cabine. De biais, il tenta de faire redmarrer le moteur, mais en vain. On envoya chercher un autre camion, ainsi qu'une ambulance.
 Vous savez ce que a signifie, n'est-ce pas ?  lana Boris Schipper  la cantonade. Ils le savaient.

Lorsqu'ils furent de nouveau en route vers le camp, chacun tenta de ne pas regarder le visage de Reinhold Zucker qui grimaait, la bouche ouverte.  Je vous avais bien dit qu'on n'aurait pas d le mettre sur le dos , dit quelqu'un. De temps en temps, l'un d'eux oubliait la prsence du corps et posait carrment ses pieds dessus.  l'arrive, quand il fallut le sortir du camion, les volontaires n'taient pas nombreux. Cette tche acheve Hans Hubermann fit quelques petits pas, mais il ne tarda pas  s'effondrer sous la douleur.
Quand le mdecin l'examina, une heure plus tard, il apprit qu'il s'agissait bel et bien d'une fracture. Le sergent, qui se tenait prs de lui, arborait un petit sourire.
 Eh bien, Hubermann, on peut dire que tu l'as chapp belle, hein ?  Une cigarette au bec, il hocha sa tte ronde et annona  Hans ce qui l'attendait.  Tu vas tre mis au repos. On va me demander ce qu'il faut faire de toi. Je dirai que tu as fait un boulot formidable.  Il souffla la fume.  Et je pense leur expliquer que tu n'es plus bon pour le service dans la LSE et qu'on ferait mieux de te renvoyer  Munich pour bosser dans un bureau ou faire un peu de nettoyage l-bas. Qu'est-ce que tu en penses ? 
Un petit rire remplaa brivement la grimace de douleur de Hans.  J'en pense que c'est bien, sergent. 
Boris Schipper termina sa cigarette.  Et comment, que c'est bien. Tu as de la chance que je t'apprcie, Hubermann. Tu as de la chance d'tre un homme bien, et pas avare de cigarettes. 
Dans la pice voisine, on tait en train de prparer son pltre.

Le got amer des questions

Une semaine aprs l'anniversaire de Liesel,  la mi-fvrier, une lettre dtaille de Hans Hubermann parvint enfin au 33, rue Himmel.  peine l'avait-elle trouve dans la bote aux lettres, que Liesel se prcipita dans la maison et la montra  Rosa, qui lui demanda de la lire  haute voix. Elle obit, mais, lorsqu'elle en vint au passage o il parlait de sa jambe casse, sa surprise fut telle qu'elle ne put articuler la phrase suivante.
 Eh bien, interrogea Rosa, qu'y a-t-il, Saumensch ? 
Liesel leva les yeux du courrier et rprima son envie de pousser des cris de joie. Le sergent avait tenu parole.  Il rentre  la maison, Maman ! Papa revient ! 
Elles s'treignirent au milieu de la cuisine, crasant la lettre entre elles. Une jambe casse, a se ftait.
Quand Liesel alla annoncer la nouvelle dans la maison voisine, Barbara Steiner se rjouit. Elle lui prit les mains et fit venir le reste de la famille. Tous les Steiner eurent l'air ravi d'apprendre le retour de Hans Hubermann. Rudy arborait un grand sourire, mais Liesel sentait qu'il avait aussi le got amer des questions dans la bouche.
Pourquoi lui ?
Pourquoi Hans Hubermann et pas Alex Steiner ?
Il avait raison.

Une bote  outils, un homme qui saigne, un ours

Depuis que son pre avait t rappel sous les drapeaux, en octobre dernier, la colre de Rudy s'tait progressivement accentue. L'annonce du retour de Hans Hubermann servit de dclencheur. Il ne dit rien  Liesel. Il ne cria pas  l'injustice. Il dcida de passer  l'action.
Entre chien et loup, l'heure idale pour commettre un larcin, il remonta la rue Himmel en portant une caisse mtallique.

La bote  outils de Rudy
Elle ressemblait  une grande bote  chaussures et sa peinture rouge tait caille.
Voici ce qu'elle contenait :
un couteau de poche rouill
une petite lampe torche
deux marteaux (un petit, un moyen)
une serviette  main
trois tournevis (de diffrentes tailles)
une cagoule
une paire de chaussettes propres
un ours en peluche

De la fentre de la cuisine, Liesel le vit passer d'un pas dcid, l'air dtermin, comme le jour o il tait parti pour chercher son pre. Il avait la main crispe sur la poigne de la caisse et la fureur rendait sa dmarche mcanique.
La voleuse de livres lcha le torchon qu'elle tenait.
Il va voler quelque chose, pensa-t-elle.
Elle se prcipita derrire lui.

Il ne lui dit mme pas bonjour.
Rudy continua simplement  marcher et, quand il parla, ce fut en regardant droit devant lui. Prs de l'immeuble o habitait Tommy Mller, il dclara :  Tu sais, Liesel, j'ai rflchi. Tu n'es pas du tout une voleuse.  Puis, sans lui laisser le temps de rpondre, il poursuivit :  Cette femme te laisse entrer. Bon sang, elle dpose mme des gteaux pour toi. Moi, je n'appelle pas a du vol. Le vol, c'est ce que fait l'arme. Elle a pris ton pre et le mien.  Il donna un coup de pied dans une pierre, qui alla heurter un portail, et acclra l'allure.
 Tous ces riches nazis qui habitent par ici, dans Grande Strasse, Gelb Strasse, Heide Strasse..."
Liesel ne pouvait  la fois rflchir et garder le rythme. Ils avaient dpass la boutique de Frau Diller et ils taient dj au milieu de la rue de Munich.  Rudy...
 Qu'est-ce que a te fait,  propos ?
 Quoi donc ?
 Quand tu prends l'un de ces bouquins ? 
Elle prfra s'arrter. S'il voulait connatre sa rponse, il n'avait qu' revenir sur ses pas, ce qu'il fit.  Eh bien ?  Mais une fois de plus, c'est lui qui rpondit, avant mme qu'elle n'ait ouvert la bouche.  C'est agrable, n'est-ce pas, de rcuprer quelque chose ? 
Liesel essaya de le faire ralentir en l'interrogeant sur sa bote  outils.  Qu'est-ce que tu as l-dedans ? 
Il se pencha et l'ouvrit.
Elle ne trouva rien d'tonnant  son contenu, sauf l'ours en peluche.

Ils reprirent leur marche et Rudy entreprit de lui expliquer  quoi chaque objet allait servir. Les marteaux taient destins  briser les vitres, envelopps dans la serviette qui toufferait le bruit.
 Et l'ours en peluche ? 
C'tait celui d'Anna-Marie Steiner. Il n'tait pas plus grand que l'un des livres de Liesel. La peluche tait hirsute et use. On avait recousu  plusieurs reprises ses yeux et ses oreilles, mais il n'en gardait pas moins une tte sympathique.
 a, rpondit Rudy, c'est le coup de gnie. Si un gosse arrive pendant que je suis dans la maison, je le lui donne pour le calmer.
 Et qu'as-tu l'intention de voler ? 
Il haussa les paules.  De l'argent, des bijoux, de la nourriture. Tout ce sur quoi je pourrai mettre la main.  Un programme simple, apparemment. 

C'est seulement un quart d'heure plus tard, devant le visage soudain silencieux de Rudy, qu'elle comprit qu'il n'allait rien voler du tout. Sa dtermination avait disparu et, s'il voyait toujours en imagination le vol sous un aspect glorieux, elle sentait bien que le cur n'y tait plus. Il essayait d'y croire, ce qui n'est jamais bon signe. L'acte tait en train de perdre son prestige  ses yeux. Tandis qu'ils ralentissaient l'allure en observant les maisons, Liesel prouva un soulagement ml de tristesse.
Ils arrivaient dans Gelb Strasse.
Les demeures imposantes taient pour la plupart plonges dans l'obscurit.
Rudy ta ses chaussures et les prit dans sa main gauche. Dans la main droite, il tenait sa bote  outils.
La lune apparaissait entre les nuages et clairait la scne.
 Dis-moi ce que j'attends , demanda-t-il. Liesel ne rpondit pas. Il ouvrit de nouveau la bouche, mais aucun son n'en sortit. Il posa  terre la bote  outils et s'assit dessus.
Ses chaussettes taient humides et froides.
 Une chance que tu aies pris une paire de rechange , constata Liesel, et elle vit qu'il se retenait de rire.

Rudy se poussa et se tourna de l'autre ct, ce qui fit de la place pour Liesel.
La voleuse de livres et son meilleur ami taient assis dos  dos sur une bote  outils rouge caille, au milieu de la rue. Ils restrent ainsi pendant un bon moment, chacun regardant dans une direction diffrente. Quand ils se levrent pour rentrer chez eux, Rudy enfila les chaussettes propres et laissa les anciennes sur la chausse. Un petit cadeau pour Gelb Strasse, avait-il dcid.

Une vrit nonce par Rudy Steiner
 Je crois que je suis plus dou pour laisser des trucs derrire moi que pour les voler. 

Quelques semaines plus tard, la bote  outils trouva enfin une utilit. Rudy la dbarrassa des tournevis et des marteaux et les remplaa par des objets auxquels la famille tenait, en vue du prochain raid arien. Il ne garda que l'ours en peluche.
Le 9 mars, lorsque les sirnes se manifestrent de nouveau  Molching, Rudy prit la bote avec lui.
Pendant que les Steiner se prcipitaient vers l'abri, Michael Holtzapfel tambourinait sur la porte des Hubermann. Rosa et Liesel sortirent et il leur expliqua son problme.  Ma mre...  commena-t-il. Les prunes de sang taient toujours sur son pansement.  Elle refuse de bouger. Elle reste assise  la table de la cuisine. 
Plusieurs semaines s'taient coules, mais Frau Holtzapfel tait toujours sous le choc. Les jours o Liesel venait lui faire la lecture, elle restait la plupart du temps les yeux fixs sur la fentre. Les mots qu'elle prononait taient calmes, presque immobiles. Toute brutalit et tout reproche avaient dsert son visage. C'tait gnralement Michael qui disait au revoir  Liesel ou lui donnait du caf en la remerciant.
Et maintenant, voil.
Rosa entra en action.
De sa dmarche dandinante, elle alla se planter devant la porte ouverte de sa voisine. Holtzapfel !  On n'entendait que les sirnes et la voix de Rosa.  Holtzapfel, vieille truie, sortez de votre trou !  Rosa Hubermann n'avait jamais t un modle de tact.  Sinon, on va tous mourir ici, dans la rue !  Elle se retourna et jeta un coup d'il aux silhouettes qui attendaient, impuissantes, sur le trottoir. Le hurlement des sirnes s'teignit.  Alors ? 
Michael, perplexe et dsorient, haussa les paules. Liesel posa son sac de livres et se tourna vers lui. Tandis que les sirnes reprenaient, elle cria :  Je peux y aller ?  Sans attendre la rponse, elle se prcipita  l'intrieur de la maison, manquant bousculer Rosa au passage.
Frau Holtzapfel tait toujours assise  la table, impassible.
Qu'est-ce que je lui dis ? se demanda Liesel.
Comment faire pour qu'elle sorte ?
Les sirnes reprirent leur souffle et elle entendit Rosa l'appeler.  Laisse tomber, Liesel, il va falloir y aller ! Si elle veut mourir, c'est son affaire, aprs tout.   ce moment, les sirnes s'poumonrent de nouveau. Elles vinrent balayer la voix de Rosa.
Il n'y avait plus maintenant que le bruit, la fillette et la femme sche et rigide.
Frau Holtzapfel, je vous en prie ! 
Un peu comme le jour des gteaux, quand elle s'tait trouve face  Ilsa Hermann, elle avait toutes sortes de mots et de phrases sur le bout de la langue. Mais aujourd'hui, il fallait compter avec les bombes. Ce qui rendait les choses lgrement plus urgentes.

Les options
 Frau Holtzapfel, il faut y aller. 
 Frau Holtzapfel, on va mourir si on reste ici. 
 Vous avez encore un fils. 
 Tout le monde vous attend. 
 Les bombes vont vous arracher la tte. 
 Si vous ne venez pas, j'arrte de vous faire la lecture et vous aurez perdu votre seule amie. 
Elle choisit la dernire formule, qu'elle cria en s'efforant de couvrir le bruit des sirnes, les mains poses  plat sur la table.
La femme leva les yeux et prit sa dcision.
Elle ne bougerait pas.
Liesel s'loigna de la table et se prcipita  l'extrieur.

Rosa ouvrit le portail et elles se mirent  courir vers le n 45. Michael Holtzapfel resta plant devant chez lui.
 Viens !  implora Rosa, mais le soldat hsitait. Il allait rentrer dans la maison lorsque quelque chose lui fit faire demi-tour. Sa main mutile, pose sur le portail, le retenait encore. D'un geste honteux, il la retira et les suivit.
Tous trois se retournrent  plusieurs reprises, mais Frau Holtzapfel ne les suivait pas.
La rue vide semblait trs large. Les derniers chos des sirnes se turent quand ils pntrrent dans l'abri des Fiedler.
 Pourquoi avez-vous t aussi longs ?  demanda Rudy, qui tenait toujours sa bote  outils.
Liesel posa son sac plein de livres sur le sol et s'assit dessus.
 On essayait de persuader Frau Holtzapfel de venir 
Rudy regarda autour de lui.  O est-elle ?
 Chez elle, dans sa cuisine. 

 l'autre bout de l'abri, Michael tait recroquevill dans un coin, tout frissonnant.  J'aurais d rester, rptait-il, j'aurais d rester, j'aurais d rester...  Sa voix tait  peine audible, mais son regard, plus loquent que jamais, exprimait un violent dsarroi. Il serrait sa main bande et le pansement se teintait de sang.
Rosa intervint.
 Michael, voyons, ce n'est pas ta faute. 
Mais le jeune homme avec trois doigts en moins  la main droite tait inconsolable.
 Expliquez-moi, Rosa, car je ne comprends pas, dit-il en s'appuyant contre le mur. Comment se fait-il qu'elle soit prte  mourir et que moi, je m'accroche  la vie ?  Le pansement tait de plus en plus rouge.  Pourquoi ai-je envie de vivre, alors que je ne devrais pas ? 
Il fut secou de sanglots convulsifs. Rosa posa sa main sur son paule et ils restrent ainsi pendant plusieurs minutes, sous le regard des autres occupants de l'abri. Il pleurait toujours lorsque la porte s'ouvrit et Frau Holtzapfel entra.
Michael leva les yeux.
Rosa s'loigna discrtement.
Le fils et la mre taient maintenant runis.  Maman, pardonne-moi, j'aurais d rester avec toi , dit Michael.
Frau Holtzapfel n'coutait pas. Elle s'assit auprs de son fils et prit sa main bande.  Tu saignes  nouveau , dit-elle. Puis, comme tout le monde, ils attendirent.
Liesel fouilla dans son sac de livres.

Le bombardement de Munich
9-10 Mars
Entre les bombes et la lecture, la nuit fut longue.
La voleuse de livres avait la bouche sche, mais elle lut quelque cinquante-quatre pages.

La plupart des enfants dormirent tout le temps et ils n'entendirent pas les sirnes marquant la fin de l'alerte. Les parents les rveillrent ou les prirent dans leurs bras et tous regagnrent le monde extrieur plong dans les tnbres.
Au loin, des incendies faisaient rage. Je venais d'aller chercher un peu plus de deux cents mes assassines.
J'tais en route vers Molching pour en prendre une autre.

La rue Himmel tait tranquille.
Les sirnes se taisaient depuis plusieurs heures, juste pour parer  une nouvelle menace et permettre  la fume de se dissiper.
C'est Bettina Steiner qui remarqua les quelques flammes et la fume au loin, prs de l'Amper.
La petite fille leva le doigt :  Regardez !  s'cria-t-elle.

Rudy ragit le premier. Sans penser  lcher sa bote  outils, il sprinta dans la rue Himmel, prit quelques petites rues adjacentes et entra sous le couvert des arbres. Liesel le suivit (aprs avoir confi ses livres  une Rosa peu cooprative), bientt imite par des groupes qui sortaient des abris situs sur le chemin.
 Rudy, attends-moi ! 
Rien  faire. Il continuait.
Elle apercevait juste de temps en temps sa bote  outils entre les arbres, tandis qu'il filait vers la lueur mourante et vers l'avion d'o sortait de la fume. L'appareil tait dans la clairire au bord de l'eau, l o le pilote avait tent de le poser.

Rudy s'arrta  une vingtaine de mtres de la scne.
Je dcouvris sa prsence en arrivant moi-mme sur les lieux. Il tentait de reprendre son souffle.
Des branches d'arbres taient parpilles dans l'obscurit.
Des brindilles et des aiguilles de pin jonchaient le sol autour de l'avion, comme pour un bcher.  gauche, trois crevasses calcines taient ouvertes dans le sol. Le tic-tac du mtal en train de refroidir marqua les minutes et les secondes pendant ce qui sembla des heures  Rudy et  Liesel. Les gens se pressaient maintenant derrire eux, leur souffle et leurs paroles collant au dos de Liesel.
 On va voir ?  demanda Rudy.
Il s'avana parmi les arbres encore debout, jusqu' la carlingue de l'avion. Elle tait enfonce dans le sol, les ailes dtaches, le nez dans l'eau.
Rudy en fit le tour, par l'arrire et par la droite.
 Attention, il y a du verre partout, prvint-il. Le pare-brise a explos. 
Puis il dcouvrit le corps.

Rudy Steiner n'avait jamais vu quelqu'un d'aussi ple.
 N'approche pas, Liesel.  Mais elle continua  avancer.
Elle voyait le visage du pilote ennemi  demi inconscient sous le regard des grands arbres, dans la rumeur de la rivire. L'avion eut encore quelques hoquets et la tte  l'intrieur bascula de gauche  droite. L'homme pronona une phrase incomprhensible.
 Jsus, Marie, Joseph, il est vivant , chuchota Rudy.
La bote  outils heurta la paroi de la carlingue et apporta avec elle d'autres bruits de voix et de pitinements.
Le feu s'tait teint et la matine tait sombre et calme. Seule la fume continuait  s'lever, mais elle n'allait pas tarder  s'puiser, elle aussi.
La range d'arbres faisait cran  la couleur de Munich en flammes. Rudy s'tait maintenant habitu  l'obscurit et au visage du pilote. Les yeux de l'homme ressemblaient  des taches de caf et il avait des entailles sur les joues et le menton. Son uniforme tait en dsordre sur son torse.
Ignorant l'avertissement de Rudy, Liesel s'approcha encore et je vous promets qu' ce moment prcis, nous nous sommes reconnues.
Je te reconnais, ai-je pens.
Il y avait un train et un petit garon qui toussait. Il y avait de la neige et une fillette affole.
Tu as grandi, mais je te reconnais.
Elle n'a pas recul, n'a pas tent de lutter avec moi, mais je sais qu'elle a eu l'intuition de ma prsence. A-t-elle senti mon souffle ? Pouvait-elle entendre mon maudit rythme cardiaque circulaire, qui tourne en rond comme le criminel qu'il est dans ma poitrine mortelle ? Je l'ignore, mais elle me connaissait. Elle m'a regarde en face, sans dtourner les yeux.
Tandis que le ciel charbonneux commenait  s'claircir, nous avons avanc, elle et moi. Nous avons regard Rudy fouiller dans sa bote  outils parmi quelques photos encadres et en retirer un petit jouet en peluche jaune.
Avec prcaution, il a escalad la carlingue.
Il a plac l'ours souriant sur l'paule du pilote, l'oreille incline vers sa gorge.
Le mourant l'a hum. Il a parl. Il a dit  merci  en anglais. Quand il a ouvert la bouche, ses entailles se sont ouvertes et une petite goutte de sang a roul le long de son cou.
 Comment ? a demand Rudy. Was hast du gesagt ? Qu'est-ce que vous avez dit ? 
Il n'a pas obtenu de rponse. J'ai t plus rapide. L'heure tait venue et j'tais en train d'introduire mes mains dans le cockpit. J'ai lentement extrait l'me du pilote de son uniforme en dsordre et je l'ai extirpe de l'avion fracass. En jouant des coudes, j'ai fendu la foule qui se taisait.
Au-dessus de ma tte, il y eut une clipse dans le ciel, juste un dernier instant de tnbres, et je jure avoir vu une signature noire en forme de croix gamme qui tranait l-haut.
 Heil Hitler , ai-je dit, mais j'tais dj loin parmi les arbres. Derrire moi, un ours en peluche tait pos sur l'paule d'un cadavre. Il y avait une bougie jaune citron sous les branches. L'me du pilote tait dans mes bras.
Je dois reconnatre que durant la priode o Hitler fut au pouvoir, aucun tre humain ne put servir le Fhrer aussi loyalement que moi. Il y a une diffrence entre le cur d'un humain et le mien. Le cur humain est une ligne, tandis que le mien est un cercle, et j'ai la capacit infinie de me trouver au bon moment au bon endroit. En consquence, je trouve toujours des humains au meilleur et au pire d'eux-mmes. Je vois leur beaut et leur laideur, et je me demande comment une mme chose peut runir l'une et l'autre. Reste que je les envie sur un point. Les humains ont au moins l'intelligence de mourir.

Retour  la maison

C'tait une poque d'hommes en sang, d'avions fracasss et d'ours en peluche, mais pour la voleuse de livres, le premier trimestre de l'anne 1943 s'achevait sur une note positive.
Au dbut du mois d'avril, Hans Hubermann, la jambe pltre jusqu'au genou, prit le train pour Munich. Il avait droit  une semaine de permission chez lui avant de rejoindre l'arme des gratte-papier de la ville. Il serait employ dans les services administratifs chargs du dblaiement des usines, des maisons, des glises et des hpitaux. On verrait plus tard s'il pourrait travailler aux rparations. Cela dpendrait de l'tat de sa jambe et de celui de la ville.

La nuit tombait quand il atteignit la rie Himmel. C'tait un jour plus tard que prvu, car une alerte arienne avait retard le train. Parvenu au n 33, il s'apprta  frapper.
Quatre ans plus tt, Liesel Meminger avait eu du mal  franchir ce seuil pour la premire fois. Puis Max Vandenburg s'tait tenu l, une cl lui brlant les doigts. Et maintenant, c'tait au tour de Ha Hubermann. Il frappa quatre coups. La voleuse de livres ouvrit.
 Papa, Papa ! 
Elle pronona ce mot une centaine de fois dans la cuisine tandis qu'elle le serrait dans ses bras sans vouloir le lcher.

Plus tard, aprs avoir mang, ils parlrent jusque tard dans la nuit, assis  la table de la cuisine, et Hans raconta tout  Liesel et  Rosa. Il parla de la LSE, des rues noires de fume et des mes en peine qui y erraient. Il parla de Reinhold Zucker. Ce pauvre idiot de Reinhold Zucker. Cela prit des heures.
 une heure du matin, Liesel alla se coucher et Papa vint s'asseoir sur son lit, comme  son habitude. Elle se rveilla plusieurs fois pour vrifier qu'il tait toujours l. II n'avait pas boug.
La nuit fut calme.
Son lit avait la tideur et la douceur des moments de bonheur.

Oui, pour Liesel Meminger, cette nuit-l tait une belle nuit, et elle avait  peu prs trois mois de calme, de tideur et de douceur devant elle.

Mais son histoire en compte encore six.

Dixime partie
La voleuse de livres

Avec :
la fin d'un monde - le quatre-vingt-dix-huitime jour - un faiseur de guerre - la voie des mots - une jeune fille catatonique - des confessions - le petit livre noir d'usa Hermann - des cages thoraciques d'avion - et des montagnes de dcombres

La fin du monde
(Premire partie)

Une fois encore, je vous donne un aperu de la fin. C'est peut-tre pour amortir le choc, ou bien pour mieux me prparer, moi,  en faire le rcit. Quoi qu'il en soit, je dois vous dire qu'il pleuvait sur la rue Himmel le jour o ce fut la fin du monde pour Liesel Meminger.
Le ciel dgouttait.
Comme un robinet qu'un enfant n'aurait pas russi  fermer tout  fait, malgr ses efforts. Les premires gouttes taient froides. Debout devant la boutique de Frau Diller, je les ai senties sur mes mains.

Je les ai entendus au-dessus de ma tte.
J'ai lev les yeux et,  travers le ciel couvert, j'ai aperu les avions en fer-blanc. J'ai vu leur ventre s'ouvrir et lcher ngligemment les bombes.
Elles allaient tomber  ct de la cible, bien sr.
Comme souvent.

Un petit espoir sans joie
Personne n'avait l'intention de bombarder la rue Himmel.
Personne n'aurait voulu bombarder un endroit qui portait le nom du paradis, n'est-ce pas ?
N'est-ce pas ?

Les bombes arrivrent. Bientt, les nuages s'embraseraient et les gouttes de pluie froide se changeraient en cendres. Des flocons brlants arroseraient le sol.
Bref, la rue Himmel fut crase.
Des maisons furent projetes de l'autre ct de la rue. Une photo encadre du Fhrer fut cabosse et aplatie contre le sol dfonc, et pourtant il continuait  arborer son sourire pinc. Il savait quelque chose que nous ignorions tous. Mais je savais quelque chose qu'il ignorait, lui. Et pendant ce temps-l, les gens dormaient.
Rudy dormait. Rosa et Hans Hubermann dormaient. Tout comme Frau Holtzapfel, Frau Diller, Tommy Mller. Ils taient tous en train de dormir. En train de mourir.

Une seule personne survcut. 
Elle survcut parce qu'elle se trouvait dans un sous-sol, o elle relisait l'histoire de sa propre vie pour corriger d'ventuelles fautes. La pice avait t juge auparavant trop peu profonde pour servir d'abri, mais, en cette nuit du 7 octobre, cela suffit.
Les bombes meurtrires dgringolrent, et plusieurs heures plus tard, quand un trange silence rgna sur Molching, des membres de la LSE locale entendirent quelque chose. Un cho. Quelque part sous les dcombres, une fillette frappait avec un crayon sur un pot de peinture.
Toute l'quipe s'arrta et se pencha vers le sol, l'oreille tendue, et, quand le bruit se rpta, ils se mirent  creuser.

Ce qui passa de main en main
Des blocs de ciment et des tuiles.
Un pan de mur avec un soleil dgoulinant peint dessus.
Un accordon  l'allure triste qui les contemplait derrire son tui mang aux mites.

Ils dblayrent tout cela.
Aprs avoir dgag un autre pan de mur, l'un d'eux aperut les cheveux de la voleuse de livres.
Il eut un rire joyeux. C'tait comme s'il tait en train d'assister  une naissance.  Je n'arrive pas  y croire. Elle est vivante ! 
Les hommes s'interpellaient, communiant dans la mme allgresse, mais, pour ma part, je ne pouvais pas vraiment partager leur enthousiasme.

Un peu plus tt, j'avais tenu dans chaque bras son papa et sa maman. Des mes d'une grande douceur.

Leurs cadavres taient tendus un peu plus loin, comme les autres. Un voile de rouille recouvrait dj les yeux d'argent de Hans et les lvres cartonneuses de Rosa taient entrouvertes, vraisemblablement sur un ronflement inachev. Pour blasphmer comme les Allemands : Jsus, Marie, Joseph !

Les sauveteurs extirprent Liesel des ruines et dbarrassrent ses vtements des dbris.  Les sirnes ont retenti trop tard, lui dirent-ils. Que faisais-tu dans ce sous-sol, jeune fille ? Comment as-tu su ? 
Ils ne s'taient pas aperus qu'elle tenait toujours le livre. Elle hurla sa rponse. Le bouleversant hurlement des vivants. 
 Papa ! 
Elle recommena. Son visage se plissa, sa voix monta dans les aigus de l'angoisse.  Papa, Papa ! 
Ils s'apprtrent  l'emmener tandis qu'elle gmissait et pleurait. Si elle tait blesse, elle ne s'en tait pas encore rendu compte, car elle se dgagea et continua  appeler.

Elle n'avait pas lch son livre.
Elle s'accrochait dsesprment aux mots qui lui avaient sauv la vie.

Le quatre-vingt-dix-huitime jour

Pendant les quatre-vingt-dix-sept jours qui suivirent le retour de Hans Hubermann en avril 1943, tout alla bien. Parfois, il se rembrunissait en pensant  son fils qui se battait  Stalingrad, mais il esprait que le jeune homme avait hrit de sa chance.
Le troisime soir, il joua de l'accordon dans la cuisine. Une promesse tait une promesse. Il y eut de la musique, de la soupe et des blagues, et le rire d'une gamine de quatorze ans.
 Ne ris pas aussi fort, Saumensch, dit Rosa. Ses blagues ne sont pas si marrantes que a ! Sans compter qu'elles ne sont pas pour les oreilles chastes... 
Au bout d'une semaine, il reprit son travail. Il tait maintenant employ dans l'un des bureaux de l'arme  Munich. Il y avait l-bas des stocks de cigarettes et de provisions, et parfois, il rapportait de la confiture ou des biscuits. C'tait comme au bon vieux temps. Un raid arien sans consquence en mai. Un  Heil Hitler par-ci par-l et a allait.
Jusqu'au quatre-vingt-dix-huitime jour.

La petite remarque d'une vieille femme
Rue de Munich, elle dclara :  Jsus, Marie, Joseph, je regrette qu'ils les fassent passer par ici. Ces misrables Juifs nous portent la poisse. Chaque fois que je les vois, je me dis qu'il va nous arriver un malheur. 

C'tait cette mme vieille dame qui avait annonc l'arrive des Juifs la premire fois o Liesel les avait vus. Son visage tait rid comme un pruneau et ses yeux avaient la couleur bleu sombre des veines. Et sa prdiction tait juste.

Au milieu de l't, Molching reut un signe avant-coureur des vnements  venir. Il se manifesta comme d'habitude. D'abord, la tte d'un soldat en marche et son fusil point vers le ciel. Puis la chane cliquetante des Juifs dpenaills.
La diffrence, c'est que, cette fois, ils venaient de la direction oppose. On les emmenait  Nebling, non loin de l, pour assurer la propret des rues et les autres tches de nettoyage que l'arme refusait d'accomplir.  la fin de la journe, on les ramenait au camp, puiss et ne tenant plus sur leurs jambes.
Liesel essaya  nouveau de voir si Max Vandenburg n'tait pas parmi eux, car, se disait-elle on pouvait fort bien l'avoir envoy  Dachau sans le faire passer par Molching. Mais il n'y tait pas. Pas cette fois-ci.
Ce n'tait qu'une question de temps, nanmoins, car par une belle aprs-midi d'aot, Max allait traverser Molching avec les autres. Mais au contraire de ses compagnons, il ne regarderait pas la route. Il ne laisserait pas son regard errer sur la grande tribune allemande du Fhrer.

Une information sur Max Vandenburg
Il chercherait parmi les visages masss dans la rue de Munich celui d'une fille qui volait des livres.

En ce jour de juillet, le quatre-vingt-dix-huitime depuis le retour de Hans, comme elle le calculerait plus tard, Liesel cherchait  voir si Max se trouvait dans le lugubre cortge des Juifs qui passait devant elle. Au moins, en faisant cela, elle sentait moins la souffrance de les regarder passer. C'est une pense abominable, crirait-elle dans le sous-sol de la rue Himmel, tout en sachant que c'tait vrai. La souffrance de les regarder passer. Quid de leur souffrance  eux ? La souffrance des souliers qui trbuchaient, des tourments, des portes du camp qui se refermaient sur eux ?

Ils traversrent Molching deux fois en dix jours et, peu de temps aprs, les vnements donnrent raison  la femme anonyme de la rue de Munich. Le malheur arriva, en effet, et les gens pour qui les Juifs en taient le signe annonciateur ou le prologue auraient d en attribuer la responsabilit directe au Fhrer et  ses vises sur la Russie, car,  la fin juillet, quand la rue Himmel s'veilla, on dcouvrit le corps sans vie d'un soldat de retour du front russe. Il s'tait pendu  l'un des chevrons d'une buanderie prs de la boutique de Frau Diller. Un autre balancier humain. Une autre horloge. Arrte.
Le propritaire imprudent avait laiss la porte ouverte.

24 Juillet, 6H03
La buanderie tait chaude, les chevrons taient solides et Michael Holtzapfel sauta de sa chaise comme d'une falaise.

 cette poque-l, ils taient nombreux  courir aprs moi,  crier mon nom,  me demander de les emporter. Et puis il y en avait quelques-uns qui m'appelaient d'un air dsinvolte et murmuraient d'une voix trangle.
 Prends-moi , disaient-ils, et il tait impossible de les arrter. Ils avaient peur, bien sr, mais pas de moi. Ils avaient peur de manquer leur coup et de se retrouver ensuite face  eux-mmes, face au monde, face aux gens comme vous.
Je ne pouvais rien faire.
Ils taient trop inventifs, trop astucieux, et, lorsqu'ils s'y prenaient bien, quelle que ft la mthode choisie, je n'tais pas en position de refuser.
Michael Holtzapfel savait ce qu'il faisait.
Il s'est tu parce qu'il voulait vivre.

Bien sr, je n'ai pas vu Liesel Meminger ce jour-l. Je me suis dit, comme souvent, que j'avais beaucoup trop  faire pour rester rue Himmel et couter les gens crier. C'est dj bien assez pnible quand on me prend la main dans le sac. Aussi ai-je dcid de faire ma sortie, dans le soleil couleur de petit djeuner.
Je n'ai pas entendu la voix d'un vieil homme dchirer l'atmosphre au moment o il a dcouvert le corps pendu  la corde, ni la course prcipite et les exclamations touffes des gens qui se prcipitaient. Je n'ai pas entendu un homme maigre et moustachu marmonner :  Quelle piti, Seigneur, quelle piti ! 
Je n'ai pas vu Frau Holtzapfel allonge par terre dans la rue Himmel, les bras en croix, la bouche ouverte sur un cri, le visage exprimant un dsespoir absolu. Non, tout cela, je ne l'ai dcouvert que quelques mois plus tard, quand je suis revenue et que j'ai lu La Voleuse de livres. Cela m'a permis de comprendre que ce n'tait pas sa mutilation, ni aucune autre blessure, qui avait conduit Michael Holtzapfel  son geste fatal, mais la culpabilit d'tre en vie.
Dans les jours qui prcdrent sa mort, Liesel s'tait rendu compte qu'il n'arrivait plus  dormir. Chaque nuit tait comme du poison. Je l'imagine souvent tendu les yeux grands ouverts, tremp de sueur dans un lit de neige, ou aux prises avec la vision des jambes sectionnes de son frre. Liesel crivait qu' certains moments, elle avait failli lui parler de son propre frre, comme elle l'avait fait avec Max, mais il y avait apparemment une grosse diffrence entre une toux lointaine et des jambes amputes. Comment consoler un homme qui avait t tmoin de choses pareilles ? Lui dire que le Fhrer tait fier de lui, que le Fhrer l'aimait pour le comportement qu'il avait eu  Stalingrad? Absurde. Non, on pouvait simplement l'couter. Le problme, bien sr, c'est que ces gens-l gardent leurs mots essentiels pour aprs, pour le moment o des humains auront la malchance de les dcouvrir. Une note, une phrase, voire une question, ou une lettre, comme rue Himmel, en juillet 1943.

Michael Holtzapfel
Le dernier adieu
Ma chre Maman,
Pourras-tu jamais me pardonner ?
Je n'en pouvais plus. Je vais retrouver Robert.
Je me moque de ce que racontent ces fichus catholiques. 
Il doit y avoir une place au paradis pour les gens qui sont alls l o je suis all. Surtout ne pense pas que si je fais a, c'est que je ne t'aime pas. Je t'aime.
Ton Michael. 

C'est Hans Hubermann qui fut charg d'annoncer la nouvelle  Frau Holtzapfel. Il resta debout sur le seuil et elle comprit en voyant son expression. Deux fils en six mois.
Le soleil matinal tapait dans le dos de Hans lorsque, secoue par les sanglots, elle se prcipita vers l'attroupement qui s'tait form un peu plus haut dans la rue. Elle cria au moins une vingtaine de fois le prnom de Michael, mais Michael avait dj rpondu. D'aprs la voleuse de livres, Frau Holtzapfel treignit le corps de son fils pendant presque une heure dans la buanderie. Quand elle sortit, elle dut s'asseoir sur le trottoir de la rue Himmel crase de soleil. Ses jambes ne la portaient plus.
Les gens l'observaient de loin. Ce genre de situation est plus facile  vivre  distance.
Hans Hubermann s'assit auprs d'elle.
Il posa sa main sur la sienne au moment o elle s'effondrait, le dos sur le sol dur.
Il la laissa emplir la rue de ses cris.

Plus tard, il la raccompagna chez elle, avec beaucoup de douceur. Et j'ai beau essayer et ressayer de le voir diffremment, je n'y arrive pas...
Quand j'imagine la scne, avec cette femme effondre et cet homme grand au regard d'argent, il neige toujours dans la cuisine du 31, rue Himmel.

Le faiseur de guerre

Il y avait une odeur de cercueil neuf. Des robes noires. De grosses poches sous les yeux. Liesel se tenait avec les autres sur la pelouse. Cette mme aprs-midi, elle fit la lecture  Frau Holtzapfel. Le porteur de rves, le livre prfr de sa voisine.
Ce fut une journe trs charge, vraiment.

27 Juillet 1943
On enterra Michael Holtzapfel et la voleuse de livres fit la lecture  la mre plore. Les Allis bombardrent Hambourg et,  ce propos, c'est une chance que j'arrive  faire des miracles. Personne d'autre n'aurait t capable d'emporter presque quarante-cinq mille personnes en un laps de temps aussi bref. Personne au monde.

 ce moment-l, l'Allemagne commenait  payer cher. Les petits genoux pustuleux du Fhrer se mettaient  avoir la tremblote.
Je dois pourtant lui reconnatre un attribut,  ce Fhrer.
Il avait une volont de fer, a oui.
L'effort de guerre ne connaissait aucun ralentissement et l'extermination et la punition de la peste juive se poursuivaient sans relche. Tandis que la plupart des camps taient rpartis dans diffrents pays d'Europe, certains continuaient  fonctionner en Allemagne mme.
Dans ces camps, beaucoup de gens taient toujours obligs de travailler, et de marcher.
Max Vandenburg faisait partie de ces Juifs.

La voie des mots

Cela se passa dans une petite ville du berceau de l'hitlrisme.
Une dose supplmentaire de souffrance venait d'arriver.
Une file de Juifs avanait sous escorte dans la banlieue de Munich et une adolescente eut un geste impensable : elle tenta de marcher avec eux. Les soldats l'expulsrent et la jetrent  terre. Mais elle se releva et recommena.

Il faisait chaud, ce matin-l.
Encore une belle journe pour un dfil.

Aprs avoir travers plusieurs agglomrations, les soldats et les Juifs atteignirent Molching. Peut-tre avait-on besoin de main-d'uvre au camp, ou bien plusieurs prisonniers taient-ils morts. Toujours est-il qu'un groupe de Juifs puiss tait emmen  pied vers Dachau.
Comme toujours, Liesel se prcipita rue de Munich avec les badauds habituels.

 Heil Hitler ! 
Le salut du premier soldat lui parvint de loin et elle fendit la foule dans sa direction pour atteindre le cortge. Cette voix l'tourdit. Elle changeait l'immensit du ciel en un plafond bas sur lequel les mots rebondirent avant de retomber aux pieds boitillants des Juifs.
Leurs yeux.
Ils regardaient la rue et, quand Liesel trouva un bon poste d'observation, elle s'arrta et les dvisagea un par un, tentant de retrouver les traits du Juif qui avait crit L'Homme qui se penchait et La Secoueuse de mots.
Des cheveux comme des plumes, pensait-elle.
Non, comme des brindilles. C'est plutt  a qu'ils ressemblaient quand il ne les avait pas lavs. Cherche des cheveux comme des brindilles, une barbe comme du petit bois et un regard humide.

Dieu, qu'ils taient nombreux !
Tant de regards mourants et de pieds raclant le sol.
Finalement, ce ne fut pas  ses traits qu'elle reconnut Max Vandenburg, mais  son comportement, car lui aussi cherchait quelque chose du regard. Avec une intense concentration. Les yeux de Liesel se posrent sur le seul visage tourn franchement vers les badauds allemands. Il les dtaillait avec une telle attention que les voisins de la voleuse de livres le remarqurent et le dsignrent du doigt.
 Mais qu'est-ce qu'il regarde, celui-l ?  demanda une voix masculine  ses cts.

La voleuse de livres fit un pas en avant.
Jamais mouvement n'avait t si pesant. Jamais son cur n'avait t empreint d'une telle dtermination dans sa poitrine d'adolescente.
Elle s'avana et dclara tranquillement :  Il me cherche. 

Sa voix faiblit et retomba. Elle dut aller l'extirper du fond d'elle-mme pour rapprendre  parler et crier son prnom.
Max.

 Je suis ici, Max ! 
Plus fort.
 Max, je suis ici ! 

Il l'entendit.

Max Vandenburg, aot 1943
Ses cheveux taient des brindilles, comme Liesel l'avait pens, et son regard humide se dirigea vers elle par-dessus les autres Juifs. Quand il l'atteignit, il se fit suppliant. Sa barbe caressa son visage et sa bouche frmit au moment o il pronona le mot.
Son prnom. Liesel.

Liesel se dgagea de la foule et entra dans la mare humaine des Juifs. En se faufilant parmi eux, elle parvint  saisir le bras de Max avec sa main gauche.
Elle trbucha et le Juif, le sale Juif l'aida  se relever. Il dut y mettre toutes ses forces.
 Je suis ici, Max, rpta-t-elle, je suis ici.
 Je n'arrive pas  y croire...  Les mots s'coulaient lentement des lvres de Max Vandenburg.  C'est fou ce que tu as grandi.  Ses yeux refltaient une immense tristesse.  Liesel... ils m'ont pris il y a quelques mois.  Sa voix se brisa, mais elle se trana vers Liesel.   mi-chemin de Stuttgart. 

Vu de l'intrieur, le dfil de Juifs tait un terrible entrelacs de bras, de jambes et d'uniformes en loques. Aucun soldat n'avait encore aperu Liesel, mais Max la mit en garde.  Il faut me laisser, Liesel.  Il tenta mme de la repousser, mais elle tait solide. Ses bras affams ne purent l'empcher de continuer  avancer parmi la salet, la faim et la confusion.
Elle fit ainsi un certain nombre de pas, puis un soldat l'aperut.
 H ! s'cria-t-il en pointant son fouet dans sa direction. H, qu'est-ce que tu fais l ? Dgage ! 
Voyant qu'elle l'ignorait, l'homme fendit l'paisseur du cortge, en repoussant les prisonniers de part et d'autre, le bras tendu en avant. Parvenu devant Liesel, il la toisa. Elle remarqua alors l'expression ttanise de Max Vandenburg. Elle l'avait dj vu effray, mais jamais ainsi.
Le soldat la saisit brutalement par ses vtements.
Elle sentait ses phalanges dures et le bout de ses doigts qui lui rentraient dans la peau.  J'ai dit : dgage! ordonna-t-il. Il la tira de ct et la projeta contre le mur de badauds. Il commenait  faire chaud. Le soleil brlait le visage de Liesel. Elle s'tait retrouve les quatre fers en l'air, mais elle se releva. Elle attendit un peu que la douleur se calme, puis se mla de nouveau au cortge.
Cette fois, elle se fraya un chemin  partir des derniers rangs.
Elle apercevait devant elle les cheveux de Max. Elle avana dans cette direction.
Elle ne tendit pas la main vers lui, mais s'arrta. Quelque part au fond d'elle-mme se tenaient les mes des mots. Elles franchirent ses lvres et se tinrent  ses cts.
 Max , dit-elle. Il se retourna et ferma les yeux un instant, tandis qu'elle poursuivait :  Il tait une fois un petit homme bizarre.  Elle avait les bras ballants, mais les poings serrs.  Il tait aussi une secoueuse de mots. 

L'un des Juifs qui marchaient vers Dachau avait maintenant cess d'avancer.
Il restait immobile tandis que les autres le contournaient, l'air morose, le laissant seul. Son regard vacillait et c'tait extrmement simple. Les mots passaient de la jeune fille au Juif. Ils montaient jusqu' lui.

Lorsqu'elle reprit la parole, ce fut pour poser des questions. Elle refusa de laisser couler les larmes qui lui brlaient les paupires. Mieux valait avoir une attitude fire et rsolue. Laisser les mots faire tout le travail.  "Est-ce vraiment vous ? demanda le jeune homme", dit-elle. "Est-ce de votre joue que j'ai tir cette graine ?" 

Max Vandenburg restait debout.
Il ne tomba pas  genoux.
Les gens, les Juifs, les nuages, tous s'arrtrent et observrent ce qui se passait.
Max regarda la jeune fille, puis leva les yeux vers l'immensit bleue du ciel superbe. Ici et l, de larges rayons de soleil tombaient sur la route. Les nuages repartirent, non sans arrondir le dos pour regarder derrire eux.  Quelle journe splendide , murmura-t-il tristement. Une belle journe pour mourir. Une belle journe pour mourir ainsi.
Liesel s'avana vers lui. Elle eut le courage de prendre dans ses mains son visage barbu.  Est-ce vraiment vous, Max ? 
Une belle journe allemande, avec sa foule attentive.
Il s'autorisa  dposer un baiser au creux de sa paume.  Oui, Liesel, c'est moi.  Il prit sa main et mouilla de ses larmes les doigts de Liesel, tandis que les soldats s'approchaient et qu'un petit groupe de Juifs insolents avait cess d'avancer et regardait.
Max Vandenburg reut les coups de fouet debout.
 Max , gmit Liesel.
Puis elle continua pour elle-mme, en un monologue muet, pendant que les soldats l'entranaient.
Max.
Boxeur juif.
Maxi Taxi. C'est comme a que votre ami vous appelait  l'poque o vous vous battiez dans les rues  Stuttgart. Vous vous souvenez, Max ? Vous me l'avez racont. Je n'ai rien oubli.
C'tait vous, le garon aux poings durs, et vous disiez que vous enverriez un direct  la figure de la Mort quand elle viendrait vous chercher.
Vous vous souvenez du bonhomme de neige, Max ?
Vous vous souvenez ?
Dans le sous-sol ?
Vous vous souvenez du nuage blanc au cur gris ?
De temps en temps, le Fhrer vient voir si vous tes l. Vous lui manquez. Vous nous manquez  tous.
Le fouet. Le fouet.
Le soldat continuait  abattre son fouet, qui atteignit le visage de Max. Il lui cisailla le menton et lui entailla la gorge.
Max s'effondra. Le soldat se tourna vers la jeune fille. Sa bouche s'ouvrit. Il avait des dents d'une blancheur blouissante.
Soudain, elle eut un flash. Elle revit le jour o elle avait voulu en vain tre frappe par Ilsa Hermann, ou par Rosa,  qui on pouvait pourtant toujours faire confiance pour ce genre de choses.
Cette fois, elle ne fut pas due.
Le fouet lui lacra l'paule au niveau de la clavicule et atteignit l'omoplate.
Liesel ! 
Elle reconnaissait cette voix.
Tandis que le soldat levait de nouveau le bras, elle aperut Rudy Steiner parmi la foule. Il l'appelait. Elle distinguait son visage pouvant et ses cheveux jaunes.  Liesel, sors de l ! 
La voleuse de livres ne bougea pas.
Elle ferma les yeux et le fouet la cingla de nouveau, encore et encore, jusqu' ce que son corps s'effondre sur la chausse, dont elle sentit la chaleur contre sa joue.
D'autres mots lui parvinrent, prononcs cette fois par le soldat.
 Steh' auf. 
Cette injonction laconique ne s'adressait pas  elle, mais au Juif. Le soldat la complta.  Debout Juif de merde, debout, debout ! 

Max se redressa.
Encore une autre pompe, Max.
Encore une autre pompe sur le sol glac du sous-sol.

Les pieds de Max se mirent pniblement en marche.
Ses jambes flageolaient et il passa ses mains sur les marques du fouet pour tenter d'adoucir la douleur cuisante. Quand il essaya de chercher Liesel du regard, le soldat appuya les mains sur ses paules ensanglantes et le poussa en avant.

Rudy arriva. Il plia ses longues jambes et se tourna vers la gauche.
 Tommy, amne-toi et viens m'aider, s'cria-t-il. Il faut la relever. Dpche-toi ! Il souleva la voleuse de livres par les aisselles.  Viens, Liesel, il faut sortir de l ! 
Quand elle fut capable de se redresser, elle regarda les visages figs des Allemands, leur expression choque. Elle s'effondra  nouveau. Pas longtemps. La joue lui brlait, l o elle avait heurt le sol.
Au loin, sur la chausse, elle aperut dans un brouillard les jambes et les talons du dernier Juif marchant vers Dachau.

Elle avait le visage en feu, et ses bras et ses jambes la faisaient souffrir - un engourdissement  la fois douloureux et puisant.
Elle se releva une dernire fois.
Avec obstination, elle se mit  marcher, puis  courir dans la rue de Munich pour tenter de rattraper Max Vandenburg.
 Liesel, qu'est-ce que tu fabriques ? 
Elle se mit hors de porte des paroles de Rudy et ignora les regards des badauds. La plupart d'entre eux se taisaient. Des statues au cur battant. Peut-tre des spectateurs  la dernire tape d'un marathon. Les cheveux dans les yeux, Liesel appela de nouveau.  Max, par piti ! 
Elle fit ainsi une trentaine de mtres et, juste au moment o un soldat allait se retourner, elle fut plaque au sol. Rudy l'avait saisie par-derrire au niveau des genoux. La vole de coups qu'il reut en retour fut accepte sans broncher, comme si c'taient des cadeaux. Les mains et les coudes osseux de Liesel ne suscitrent chez lui que quelques gmissements touffs. Il la laissa lui couvrir le visage d'une brume de postillons et de larmes. Et surtout, il parvint  la maintenir  terre.

Rue de Munich, un garon et une fille taient emmls.
Ils se trouvaient dans une position tout  fait inconfortable.
Ensemble, ils regardrent les humains disparatre  leur vue. Ils les regardrent se dissoudre comme des comprims effervescents dans l'atmosphre humide.

Confessions

Une fois les Juifs disparus, Liesel et Rudy se relevrent. La voleuse de livres ne dit pas un mot. Les interrogations de Rudy restrent sans rponse.
Elle ne rentra pas non plus chez elle. Le cur triste, elle se rendit  la gare et attendit son papa. Rudy lui tint compagnie pendant une vingtaine de minutes, puis, dans la mesure o Hans ne reviendrait pas avant plusieurs heures, il alla chercher Rosa et la conduisit vers Liesel en lui racontant ce qui s'tait pass. Elle ne posa pas de questions  la jeune fille. Elle avait dj assembl le puzzle. Elle resta simplement  ses cts, puis la convainquit de s'asseoir et elles attendirent ensemble.
Lorsque Hans apprit la nouvelle, il laissa tomber son sac sur le sol du Bahnhof et donna un coup de pied dans le vide.
Aucun des trois ne mangea, ce soir-l. Les doigts de Papa firent outrage  l'accordon en massacrant une chanson aprs l'autre, malgr ses efforts pour jouer juste. Rien n'allait plus.

La voleuse de livres ne quitta pas son lit pendant trois jours.
Tous les matins et toutes les aprs-midi, Rudy Steiner venait frapper  la porte et demandait si elle tait toujours malade. Mais elle n'tait pas malade.

Le quatrime jour, Liesel alla frapper chez son voisin. Elle lui proposa de l'accompagner  l'endroit o ils avaient distribu du pain l'anne prcdente, sous les arbres.
 J'aurais d t'en parler plus tt , dit-elle.

Ils marchrent jusque-l, sur la route de Dachau, et s'avancrent sous les arbres qui projetaient leurs ombres allonges dans la lumire. Les pommes de pin rpandues sur le sol ressemblaient  des petits gteaux.
Merci, Rudy.
Merci pour tout. Merci de m'avoir aide  quitter la rue, de m'avoir arrte...
Elle ne dit rien de tout cela.
Elle posa la main  ct d'elle, sur une branche dont l'corce se dtachait.  Rudy, si je te dis quelque chose, tu me promets que tu ne le rpteras  personne ?
 Bien sr.  L'expression et le ton de Liesel montraient qu'il s'agissait de quelque chose de srieux. Il s'adossa  l'arbre voisin.  Je t'coute.
 Promets.
 J'ai promis.
 Recommence. Promets de ne rien dire  ta mre, ni  ton frre, ni  Tommy Mller.  personne.
 Je te le promets. 
Le dos contre l'arbre.
Les yeux fixs au sol.
Pour savoir par o commencer, elle fit plusieurs tentatives, en lisant des phrases  ses pieds et en reliant des mots aux pommes de pin et aux branchages casss.
 Tu te souviens quand je me suis blesse en jouant au foot dans la rue ?  dit-elle enfin.
Il lui fallut presque trois quarts d'heure pour tout expliquer : deux guerres, un accordon, un boxeur juif et un sous-sol. Sans oublier ce qui s'tait pass quatre jours plus tt rue de Munich.
 C'est pour a que le jour o on a donn du pain, tu t'es approche si prs, constata Rudy, pour voir s'il tait parmi eux.
 Oui.
 Doux Jsus !
 Oui. 

Les arbres taient hauts et triangulaires. Calmes.
Liesel tira La Secoueuse de mots de son sac et en montra une page  Rudy. On y voyait un garon avec trois mdailles autour du cou.
 Cheveux couleur citron , lut-il. Il caressa les mots avec le doigt.  Tu lui as parl de moi ? 
Sur le moment, elle fut incapable de parler. Peut-tre avait-elle la gorge serre par l'amour qu'elle prouvait soudain pour lui.  moins qu'elle ne l'ait aim depuis toujours. Sans doute. Ne pouvant prononcer un mot, elle avait envie qu'il l'embrasse. Elle avait envie qu'il prenne sa main et l'attire  lui. Qu'importait l'endroit du baiser, la bouche, la joue, le cou. Sa peau l'attendait.

Quelques annes auparavant, lorsqu'ils avaient fait la course sur un terrain boueux, Rudy tait un tas d'os assembls  la va-vite, avec un sourire brch. Cette aprs-midi-l, sous les arbres, il tait celui qui donnait du pain et des ours en peluche. Il tait le triple champion de course  pied des Jeunesses hitlriennes. Il tait son meilleur ami. Et il lui restait un mois  vivre.
 Bien sr que je lui ai parl de toi , dit Liesel.
Elle tait en train de lui dire adieu et elle ne le savait pas.

Le petit livre noir d'Ilsa Hermann

 la mi-aot, quand elle se rendit au 8, Grande Strasse, elle tait persuade que c'tait en qute du mme vieux remde.
Pour se remonter le moral.
C'tait ce qu'elle croyait.

Il avait fait chaud, mais des averses taient prvues dans la soire. En passant devant la boutique de Frau Diller, elle se souvint de deux phrases qu'elle avait lues dans Le Dernier Humain tranger, vers la fin.

Le dernier humain tranger
Page 211
Le soleil fait bouillonner la terre. Il nous touille comme un ragot dans une marmite.

Sur le moment, si elle pensa  ce passage, c'est parce qu'il faisait trs chaud.
Rue de Munich, les vnements de la semaine passe lui revinrent en mmoire. Elle revit les Juifs qui arrivaient, elle revit leur nombre et leur souffrance. Et elle se dit que dans sa citation, un mot manquait.
Le monde est un affreux ragot, pensa-t-elle.
Si affreux que je ne peux le supporter.

Liesel franchit le pont sur l'Amper. L'eau tait magnifique, d'une riche couleur meraude. Elle apercevait les cailloux tout au fond et entendait le chant familier du courant. Le monde ne mritait pas une aussi belle rivire.
Elle escalada la colline en direction de Grande Strasse. Les maisons taient belles et repoussantes. Ses jambes et ses poumons lui faisaient un peu mal. Ce n'tait pas dsagrable. Marche plus vite, se dit-elle, et elle se dressa comme un monstre qui merge du sable. L'odeur des pelouses lui emplissait les narines, frache et suave, verte avec une pointe de jaune. Elle traversa la cour sans tourner la tte et sans une seule hsitation.

La fentre.
Les mains sur le rebord, les jambes qui font un ciseau.
Les pieds qui atterrissent.
Des livres, des pages, un lieu o il fait bon tre.
Elle prit un livre sur un rayonnage et s'assit sur le sol.
Est-elle l ? se demanda-t-elle. Mais elle se moquait de savoir si Ilsa Hermann tait en train de peler des pommes de terre dans sa cuisine, de faire la queue au bureau de poste, ou de regarder ce qu'elle lisait par-dessus son paule, tel un fantme.
Cela n'avait plus aucune importance, dsormais.
Pendant un long moment, elle resta ainsi, des images dans la tte.
Elle avait vu son frre mourir un il ouvert, l'autre encore dans son rve. Elle avait dit au revoir  sa mre et l'avait imagine seule sur un quai de gare, attendant le train qui la ramnerait chez elle, vers l'oubli. Allonge sur le sol, une femme sche avait pouss un hurlement qui avait parcouru la rue avant de retomber comme une pice de monnaie arrive en bout de course aprs avoir roul. Un jeune homme s'tait pendu  une corde tisse avec les neiges de Stalingrad. Elle avait vu un pilote de bombardier mourir dans un cercueil de mtal. Elle avait vu un Juif, l'homme qui par deux fois lui avait donn les plus belles pages qu'elle ait jamais lues, tre emmen vers un camp de concentration. Et au milieu de tout cela, elle voyait le Fhrer qui hurlait ses mots et les faisait circuler.
Ces images, c'tait le monde et le monde bouillonnait en elle tandis qu'elle tait assise l, parmi les jolis livres aux titres bien nets. Elle sentait ce grand brassage tandis qu'elle parcourait les pages aux ventres pleins  ras bord de paragraphes et de mots.
Petits salauds, pensait-elle.
Jolis petits salauds.
Ne me rendez pas heureuse. Surtout, ne venez pas me remplir pour que je croie que quelque chose de bon peut sortir de tout cela. Regardez mes meurtrissures. Regardez cette corchure. Voyez-vous l'corchure que j'ai  l'intrieur ? La voyez-vous s'tendre sous vos yeux et me ronger ? Dsormais, je ne veux plus esprer. Je ne veux plus prier pour que Max soit sain et sauf. Ni Alex Steiner.
Parce que le monde ne les mrite pas.

Elle arracha une page du livre et la dchira.
Puis un chapitre entier.
Bientt, elle fut entoure de mille morceaux de mots. Les mots. Pourquoi fallait-il qu'ils existent ? Sans eux, il n'y aurait rien de tout cela. Sans les mots, le Fhrer ne serait rien. Il n'y aurait pas de prisonniers boitillants. Il n'y aurait pas besoin de consolation et de subterfuges pour les rconforter.
 quoi bon des mots ?
Elle le rpta  haute voix, dans la pice baigne d'une lumire orange.   quoi bon des mots ? 

La voleuse de livres se leva et gagna sans bruit la porte de la bibliothque, qui ne protesta gure quand elle l'ouvrit. Le couloir n'tait habit que par les courants d'air.
Frau Hermann ? 
L'cho de sa question lui revint, avant de repartir vers la porte d'entre. Il mourut  mi-chemin.
 Frau Hermann ? 
Seul le silence rpondit et, pensant  Rudy, elle fut tente d'aller jusqu' la cuisine. Elle s'en abstint toutefois, car cela aurait t mal de voler de la nourriture  la femme qui avait laiss  son intention un dictionnaire appuy sur une vitre. Sans compter qu'elle venait de dtruire l'un de ses livres. Elle avait fait assez de dgts comme a.
Liesel regagna la bibliothque. Elle alla s'asseoir au bureau et ouvrit l'un des tiroirs.

La dernire lettre
Chre madame Hermann,
Comme vous voyez, je suis revenue dans votre bibliothque et j'ai mis l'un de vos livres en pices. C'est la colre et la peur qui m'ont pousse. Je voulais tuer les mots. Je vous ai vole, et voil que maintenant je m'en prends  vos biens. Je suis dsole. Pour me punir, je crois que je vais arrter de venir. Mais ce n'est peut-tre pas vraiment une punition. En fait, j'adore et je dteste cet endroit, parce qu'il est plein de mots.
Vous vous tes toujours comporte comme une amie avec moi, mme si je vous ai fait du mal, mme si j'ai t insupportable (un mot que j'ai trouv dans votre dictionnaire).
Alors, je crois que je vais vous laisser tranquille.
Je suis dsole pour tout.
Merci encore.
Liesel Meminger.

Elle laissa la note sur le bureau et, en guise d'adieu, fit trois fois le tour de la pice en laissant courir ses doigts sur les volumes. Elle les hassait, mais elle tait incapable de rsister. Des lambeaux de papier taient parpills autour d'un livre intitul Les Rgles de Tommy Hoffmann. La brise qui entrait par la fentre en faisait voleter certains.
La lumire tait toujours orange, mais elle avait baiss. Une dernire fois, Liesel posa ses mains sur le rebord de la fentre, effectua un rtablissement, et ressentit le choc douloureux sur la plante des pieds en sautant  terre.
Quand elle passa le pont, la lumire orange avait disparu. Les nuages s'accumulaient dans le ciel.
En arrivant rue Himmel, elle sentit les premires gouttes de pluie. Je ne reverrai plus Ilsa Hermann, se dit-elle, mais la voleuse de livres tait plus doue pour lire et dtruire les livres que pour mettre des affirmations.

Trois jours plus tard
La femme vient de frapper au n 33 et elle attend qu'on lui ouvre.

Cela fit bizarre  Liesel de la voir sans son peignoir de bain. La robe d't d'Ilsa Hermann tait jaune, avec un galon rouge. Une petite fleur tait brode sur la poche. Pas de croix gammes. Ses chaussures taient noires. Liesel n'avait jamais remarqu ses mollets jusqu' ce jour. Elle avait des jambes de porcelaine.
 Frau Hermann, je suis dsole. Pour ce que j'ai fait l'autre jour dans la bibliothque. 
La femme la calma d'un geste. Elle fouilla dans son sac et en sortit un petit livre noir.  l'intrieur, il n'y avait rien d'crit. Juste des feuilles avec des lignes.  Puisque tu ne veux plus venir lire mes livres, je me suis dit que tu aimerais peut-tre en crire un  la place. Ta lettre tait...  Elle tendit  deux mains le livre noir  Liesel.  Tu as un don pour l'criture. Tu cris bien.  Le livre tait lourd, avec une couverture paisse comme celle du Haussement d'paules.  Et je t'en prie, Liesel, ne te punis pas comme tu l'as dit. Ne fais pas comme moi. 
Liesel ouvrit le livre et passa son doigt sur le papier.  Danke schn, Frau Hermann. Voulez-vous une tasse de caf ? Je suis seule  la maison. Maman est chez la voisine, Frau Holtzapfel.
 On entre par la porte ou par la fentre ? 
Liesel se dit qu'il y avait des annes qu'Ilsa Hermann n'avait souri ainsi.  Par la porte. Ce sera plus simple, je pense. 
Elles s'installrent dans la cuisine.
Caf et tartines de confiture. Elles s'efforaient de parler et Liesel entendait Ilsa Hermann avaler, mais,  vrai dire, ce n'tait pas dsagrable. C'tait mme plutt charmant de la voir souffler sur son caf pour le refroidir.
 Si jamais j'cris quelque chose et que je vais jusqu'au bout, dit Liesel, je vous le montrerai.
 J'aimerais bien. 

Quand la femme du maire prit cong, Liesel la regarda remonter la rue Himmel avec sa robe jaune, ses souliers noirs et ses jambes de porcelaine.
Devant la bote aux lettres, Rudy demanda :
 C'tait bien qui je pense que c'tait ?
 Oui.
 Tu plaisantes !
 Elle m'a offert un cadeau. 

En fait, ce n'est pas seulement un livre qu'llsa Hermann donna  Liesel Meminger ce jour-l. Elle lui donna aussi une raison de passer du temps dans le sous-sol - son endroit prfr, d'abord en compagnie de Papa, puis de Max. Elle lui donna une raison d'crire ses propres mots, de constater que les mots l'avaient aussi ramene  la vie.
 Ne te punis pas.  Liesel entendait de nouveau les paroles d'Ilsa Hermann. Pourtant, la punition et la souffrance seraient prsentes, tout comme le bonheur. C'tait cela, l'criture.

Cette nuit-l, pendant le sommeil de Maman et de Papa, elle descendit au sous-sol et alluma la lampe  ptrole. Durant la premire heure, elle ne fit que contempler son crayon et le papier. Elle s'obligea  rassembler ses souvenirs et, comme d'habitude, elle se concentra sur sa tche. 
 Schreibe, s'ordonna-t-elle. cris. 
Au bout d'un peu plus de deux heures, elle commena  crire, sans savoir ce qui allait en sortir. Comment aurait-elle pu deviner que quelqu'un s'emparerait de son rcit et l'emmnerait partout ?
On ne s'attend pas  ce genre de choses.
C'est inimaginable.

Elle utilisa un gros pot de peinture en guise de table, s'assit sur un plus petit et crivit ce qui suit au milieu de la premire page.

La voleuse de livres
Une petite histoire
par
Liesel Meminger


La cage thoracique des avions

 la page 3, elle avait dj mal  la main.
Les mots sont terriblement lourds, se dit-elle. Pourtant, au fil des heures, elle finit par noircir onze pages.

Page 1
J'essaie de ne pas y penser, mais je sais que tout a commenc avec le train, la neige et mon frre qui toussait. Ce jour-l, j'ai vol mon premier livre.
C'tait un manuel pour les fossoyeurs et je l'ai vol quand j'tais en route vers la rue Himmel...

Elle s'endormit dans le sous-sol, sur un lit de bches, le papier aux bords recroquevills pos sur le gros pot de peinture. Au matin, Maman se tenait au-dessus d'elle, le regard interrogateur.
 Que diable fais-tu ici, Liesel ? demanda-t-elle.
 J'cris, Maman.
 Jsus, Marie, Joseph !  Rosa remonta l'escalier d'un pas lourd.
 Si dans cinq minutes tu n'es pas l-haut, t'auras droit au seau d'eau. Verstehst ?
 Compris. 

Toutes les nuits, Liesel descendait au sous-sol. Elle ne se sparait jamais du livre. Pendant des heures, elle tentait  chaque fois de rdiger dix pages de l'histoire de sa vie. Il y avait beaucoup  raconter et elle essayait de ne rien oublier. Prends ton temps, se disait-elle. Et petit  petit, elle gagna en assurance.
Parfois, elle parlait de ce qui se passait dans le sous-sol pendant qu'elle crivait. Elle venait de finir le passage o Papa l'avait gifle sur les marches de l'glise et o ils avaient  Heil Hitler  ensemble. En face d'elle, Hans remettait l'accordon dans son tui. Il avait jou durant une demi-heure.

Page 42
Cette nuit, Papa m'a tenu compagnie.
Il avait apport son accordon.
Il s'est install prs de l'endroit o Max s'asseyait. Souvent, quand il joue, je regarde ses doigts et son visage. L'accordon respire.
Papa a des rides sur les joues.
Elles ont l'air dessines et quand je les vois, j'ai les larmes aux yeux. Ce n'est pas une question l'orgueil ou de tristesse. Simplement, j'aime bien comme elles bougent et changent. Parfois, je me dis que mon papa est un accordon. Quand il respire et me regarde en souriant, j'entends les notes.

Aprs avoir pass dix nuits  crire, Liesel en tait  la page 102 et dormait dans le sous-sol lorsque Munich fut bombarde. Elle n'entendit ni le bruit de coucou ni les sirnes, et elle tenait le livre serr contre elle lorsque Hans vint la rveiller.
 Viens vite, Liesel !  Elle prit La Voleuse de livres et tous ses autres livres, et ils allrent chercher Frau Holtzapfel.

Page 175
Un livre flottait au fil de l'Amper.
Un garon sauta dans la rivire, le rattrapa et le saisit dans sa main droite. Il sourit.
On tait en dcembre. Il avait de l'eau glace jusqu' la taille.
 Tu me donnes un baiser, Saumensch ? dit-il.

Le 2 octobre, quand eut lieu le raid suivant, elle avait termin. Il ne restait qu'une douzaine de pages blanches et la voleuse de livres avait dj commenc  relire la totalit de son texte. Le livre tait divis en dix parties, qui, toutes, portaient le titre d'un livre ou d'une histoire et dcrivaient leur influence sur son existence.
Je me demande souvent  quelle page elle en tait lorsque j'ai parcouru la rue Himmel sous la pluie, cinq nuits plus tard. Je me suis demand ce qu'elle lisait quand la premire bombe est tombe de la cage thoracique d'un avion.
Pour ma part, je l'imagine en train de jeter un coup d'il au mur sur lequel Max avait peint un nuage au bout d'une corde, un soleil dgoulinant et des silhouettes qui marchaient vers lui. Elle contemple ensuite ses pnibles tentatives pour orthographier les mots difficiles. Je vois le Fhrer qui descend l'escalier du sous-sol, ses gants de boxe attachs autour du cou. Et, pendant des heures, la voleuse de livres lit et relit son texte jusqu' sa dernire phrase.

La voleuse de livres
Dernire ligne
J'ai dtest les mots et je les ai aims, et j'espre en avoir fait bon usage.

Au-dehors, le monde tait un sifflement. La pluie tait souille.

La fin du monde
(Seconde partie)

Aujourd'hui, presque tous les mots s'effacent. Le livre noir se dsintgre sous le poids de mes voyages. C'est une raison supplmentaire pour raconter cette histoire. Que disions-nous, un peu plus tt ? Que si l'on rpte suffisamment souvent quelque chose, on ne l'oublie pas. Je peux aussi vous raconter ce qui est arriv une fois que la voleuse de livres a cess d'crire et comment j'ai pu prendre connaissance de son rcit. Comme ceci.
Imaginez-vous en train d'avancer dans la rue Himmel plonge dans le noir. Vous avez la tte mouille et la pression atmosphrique est sur le point de changer brutalement. La premire bombe tombe sur le groupe d'immeubles o habite Tommy Mller. Il dort, le visage innocemment agit de tics, et je m'agenouille  son chevet. C'est ensuite le tour de sa sur. Les pieds de Kristina dpassent de la couverture. Ils correspondent aux empreintes sur la marelle, dans la rue: Ses petits orteils. Leur mre dort  proximit. Il y a quatre cigarettes dformes dans son cendrier et le plafond sans toit est incandescent. La rue Himmel brle.

Les sirnes se mettent  hurler.
 Trop tard maintenant pour ce petit exercice , ai-je murmur, parce que les gens avaient t copieusement flous. Au dpart, les Allis avaient feint de vouloir bombarder Munich afin de frapper Stuttgart. Mais dix avions taient rests. Bien sr, il y avait eu des alertes.  Molching, elles s'taient dclenches en mme temps que les bombes.

La liste des rues
Rue de Munich, rue Ellenberg, rue Johannson, rue Himmel.
La rue principale plus trois autres, dans le quartier le plus pauvre.

En l'espace de quelques minutes, il ne restait plus rien d'elles.
Une glise fut dvaste.
 l'endroit o Max Vandenburg tait rest debout, le sol n'tait plus qu'un trou.

Dans la cuisine du 31 de la rue Himmel, Frau Holtzapfel m'attendait, apparemment. Elle avait une tasse brise devant elle et, dans un ultime moment de conscience, elle parut se demander pourquoi j'avais mis autant de temps  arriver.
Frau Diller, elle, dormait  poings ferms. Ses vitres blindes avaient t pulvrises et il y avait des clats de verre  ct de son lit. Il ne restait plus rien de sa boutique, dont le comptoir avait t projet de l'autre ct de la rue, tandis que la photo encadre d'Hitler avait t arrache du mur et jete  terre. Le Fhrer avait t littralement massacr et transform en chair  pte. Je lui ai march dessus en sortant.
Chez les Fiedler, tout tait en ordre, chacun dormait sous les couvertures. Pfiffikus avait remont les siennes jusqu'au menton.
Chez les Steiner, j'ai pass les doigts dans les beaux cheveux bien peigns de Barbara, j'ai t l'expression srieuse sur le visage endormi de Kurt et j'ai embrass les plus jeunes. Bonne nuit.
Quant  Rudy...

Doux Jsus, Rudy.. .
Il partageait le lit d'une de ses surs. Sans doute l'avait-elle repouss pour prendre un maximum de place, car il tait tout au bord et l'entourait de son bras. Il dormait. Sa chevelure clairait le lit comme une flamme. Je les ai emmens, Bettina et lui, leur me encore dans la couverture. Ils sont morts vite. Ils taient tides. C'est le garon  l'ours en peluche, me suis-je dit. Celui qui s'tait approch de l'avion. O tait le rconfort de Rudy ? Y avait-il quelqu'un pour adoucir le moment o sa vie lui tait drobe ? Qui tait  ses cts au moment o l'on retirait le tapis de la vie de dessous ses pieds endormis ?
Personne.
Il n'y avait l que moi.
Et le rconfort n'est pas vraiment dans mes cordes, surtout quand j'ai les mains froides et que le lit est tide. Je l'ai emport avec prcaution le long de la rue dfonce, l'il humide et le cur mortellement lourd. Pour lui, j'ai fait un effort particulier. J'ai examin le contenu de son me et j'ai vu un garon peinturlur en noir qui criait le nom de Jesse Owens en passant une ligne d'arrive imaginaire. J'ai vu un garon qui tentait d'attraper un livre, avec de l'eau glace jusqu' la taille. Je l'ai vu dans son lit, en train d'imaginer  quoi ressemblerait un baiser de sa merveilleuse voisine. Il me touche, ce gamin.  chaque fois. C'est son seul dfaut. Il me fend le cur. Il me fait pleurer.

Enfin, les Hubermann. Hans. Papa.
Sa grande silhouette tait allonge dans le lit et ses paupires taient entrouvertes sur l'argent de son regard. Son me m'attendait. Elle m'a accueillie. C'est toujours ainsi que font ces mes-l, les meilleures. Elles se lvent et disent :  Je sais qui tu es et je suis prte. Ce n'est pas que j'en aie envie, bien sr, mais je viens.  Elles sont toujours lgres parce qu'une part d'elles-mmes est dj partie ailleurs. Lui, il l'avait mise dans le souffle d'un accordon, le got trange du champagne l't, et l'art de tenir ses promesses. Il s'est allong dans mes bras. J'ai senti que ses poumons rclamaient une dernire cigarette et qu'une puissante force magntique l'attirait vers le sous-sol, l o se trouvait celle qui tait sa fille, en train d'crire un livre que j'esprais bien lire un jour.
Liesel.
Son me m'a chuchot son prnom tandis que je l'emmenais. Mais il n'y avait pas de Liesel dans cette maison. Du moins, pas pour moi.
Pour moi, il n'y avait qu'une Rosa, et oui, je crois bien que je l'ai prise au beau milieu d'un ronflement, car elle avait la bouche ouverte et ses lvres sches et roses remuaient encore. N'empche que si elle m'avait vue, elle m'aurait traite de Saumensch. Oh ! je ne l'aurais pas mal pris. Aprs avoir lu La Voleuse de livres, j'ai dcouvert qu'elle traitait tout le monde de Saumensch ou de Saukerl. Surtout les gens qu'elle aimait. Ses cheveux lastiques taient dfaits et tals sur l'oreiller. Son corps trapu s'tait soulev au rythme des battements de son cur. Car il ne faut pas s'y tromper : cette femme avait un cur. Un cur beaucoup plus gros qu'on ne pouvait le penser. Il contenait normment de choses, bien ranges sur des kilomtres d'tagres secrtes. N'oublions pas qu'elle avait pass une nuit avec l'accordon de son mari autour du cou. Qu'elle avait nourri un Juif sans poser la moindre question ds le soir de l'arrive de Max  Molching. Et qu'elle avait fouill l'intrieur d'un matelas pour y prendre un carnet de croquis et le donner  une adolescente.

La dernire chance
J'allais d'une rue  l'autre et je suis revenue chercher un homme du nom de Schultz au bout de la rue Himmel.

Il ne pouvait pas rsister  l'intrieur de la maison effondre et j'tais en train de remonter la rue avec son me quand j'ai entendu les gens de la LSE pousser des cris de joie.
Il y avait une petite valle dans la montagne de dcombres.
Le ciel rouge incandescent tait en train de virer. Des tranes de poivre commenaient  tournoyer et cela a attis ma curiosit. Non, non, je n'ai pas oubli ce que je vous ai dit au dbut. Gnralement, ma curiosit me conduit  tre tmoin malgr moi de quelque clameur chez les humains, mais je dois dire qu'en cette occasion, mme si cela m'a bris le cur, j'tais et suis toujours ravie de m'tre trouve l.

Quand ils l'ont sortie, il est vrai que la voleuse de livres s'est mise  gmir et  crier en appelant Hans Hubermann. Les hommes de la LSE ont bien tent de la garder entre leurs bras couverts de poussire, mais elle a russi  leur chapper. Les humains, dans leur dsespoir, sont souvent capables de ce genre de choses, j'ai l'impression.
Elle ne savait vers o elle se prcipitait, car la rue Himmel n'existait plus. Tout tait apocalyptique et nouveau. Pourquoi le ciel tait-il rouge ? Comment pouvait-il neiger ? Et pourquoi les flocons lui brlaient-ils les bras ?
Liesel cessa de courir et avana en titubant, droit devant elle.
O est la boutique de Frau Diller ? se demandait-elle. O est...
Elle fit encore quelques mtres, puis l'homme qui l'avait dcouverte la saisit par le bras et lui parla.  Tu es simplement en tat de choc. Ne t'inquite pas, tout va s'arranger.
 Que s'est-il pass ? interrogea-t-elle. C'est bien la rue Himmel ?
 Oui.  L'homme avait un regard dsabus.
Qu'avait-il vu au cours des dernires annes ?
 C'est bien la rue Himmel. Une bombe est tombe. Es tut mir kid, Schatzi  Je suis dsol, mon petit. 
La bouche de Liesel se mit  trembler. Elle avait oubli qu'elle venait d'appeler Hans Hubermann. Des annes s'taient coules entre-temps. C'est l'un des effets d'un bombardement.  Il faut aller chercher mon papa et ma maman, dit-elle. Il faut tirer Max du sous-sol. S'il n'est pas l, il est dans la cuisine, en train de regarder par la fentre. a lui arrive de temps en temps pendant les raids - il ne voit pas souvent le ciel, vous comprenez. Je dois lui dire quel temps il fait en ce moment. Il ne me croira jamais... 
 ce moment, elle s'effondra et l'homme de la LSE l'aida  s'asseoir.  On l'emmne tout de suite , dit-il  son sergent. La voleuse de livres contempla l'objet lourd qu'elle tenait  la main et qui lui faisait mal.

Le livre.
Les mots.
Elle avait les doigts en sang, comme  son arrive rue Himmel.

L'homme de la LSE la souleva et tenta de l'entraner. Une cuillre en bois brlait. Un autre membre de l'quipe passa, portant un tui d'accordon bris. Elle vit l'instrument  l'intrieur, qui lui souriait de ses dents blanches rayes de notes noires. Cela la ramena  la ralit. On a t bombards, pensa-t-elle.  C'est l'accordon de mon papa , dit-elle  l'homme qui tait  ses cts. Puis elle le rpta :  C'est l'accordon de mon papa.
 Ne t'inquite pas, mon petit, dit-il, tu es saine et sauve. Viens avec moi, on va aller un peu plus loin. 
Mais elle ne le suivit pas.
Elle regarda o l'autre sauveteur emportait l'accordon et le rattrapa. Tandis qu'une cendre magnifique tombait toujours du ciel rouge, elle proposa :  Si vous voulez bien, je vais l'emmener. Il est  mon papa.  Doucement, elle le lui prit des mains et fit quelques pas. C'est alors qu'elle dcouvrit le premier cadavre.
L'tui de l'accordon lui chappa des mains. Quand il toucha terre, cela fit le bruit d'une explosion.
Le corps mutil de Frau Holtzapfel tait tendu sur le sol.

Les quelques secondes suivantes de la vie de Liesel Meminger
Elle se retourne et contemple le canal dvast qui tait autrefois la rue Himmel.
Deux hommes emportent un cadavre.
Elle les suit.
Quand elle aperut les autres, elle fut prise d'une quinte de toux. Elle entendit l'un des hommes dire  ses collgues qu'ils avaient retrouv l'un des corps compltement dchiquet dans un rable.
Il y avait des pyjamas et des visages arrachs.
Ce sont les cheveux du garon qu'elle vit en premier.

Rudy ?

La voleuse de livres rpta son prnom  voix haute.  Rudy ? 
Il gisait les yeux clos. Elle se prcipita vers lui et, lchant le livre noir, tomba  genoux.  Rudy, rveille-toi , sanglota-t-elle. Elle agrippa le devant de sa chemise et le secoua doucement, incrdule.  Rveille-toi, Rudy !  Des cendres continuaient  pleuvoir du ciel brlant.  Rudy, je t'en supplie.  Les larmes s'accrochaient  ses joues.  Rudy, rveille-toi, bon sang ! Je t'aime. Rudy, Jesse Owens, tu sais bien que je t'aime. Rveille-toi, rveille-toi ! 
Mais il n'y avait plus rien  faire.
Les dcombres s'accumulaient. Des collines de bton coiffes de rouge. Et cette belle adolescente crase par la douleur qui secouait un mort.
 Allons, Jesse Owens... 
Mais il ne se rveillait pas.
Dsespre, Liesel posa sa tte sur le torse de Rudy. Elle soutenait son corps inerte pour l'empcher de retomber en arrire, mais elle dut bientt le reposer sur le sol ventr. Elle le fit avec beaucoup de dlicatesse.
Tout doucement.
 Seigneur, Rudy... 
Liesel contempla son visage sans vie, puis elle dposa un baiser tendre et sincre sur la bouche de son meilleur ami. Les lvres de Rudy Steiner avaient un got de poussire et de miel. Le mme got que le regret  l'ombre des arbres et  la lueur de la collection de costumes de l'anarchiste. Elle l'embrassa longuement et, lorsqu'elle se redressa, elle effleura ses lvres de ses doigts. Ses mains tremblaient, ses lvres taient charnues et elle se pencha  nouveau vers lui, sans matriser son geste, cette fois. Dans la rue Himmel ravage, leurs dents se heurtrent.
Elle ne lui dit pas adieu. Elle en tait incapable. Au bout de quelques minutes, elle parvint enfin  s'arracher  lui. Je m'tonnerai toujours de ce dont les humains sont capables, mme quand les larmes les aveuglent et qu'en titubant et en toussant ils continuent  avancer,  chercher, et  trouver.

La dcouverte suivante
Les corps de Maman et de Papa, gisant l'un et l'autre dans les draps de gravier de la rue Himmel.

Liesel ne se mit pas  courir. Elle ne bougea pas. Son regard qui errait sur les humains s'tait arrt sur l'homme de haute taille et la femme qui ressemblait  une petite armoire. C'est ma maman. C'est mon papa. Les mots se cramponnaient  elle.
 Ils ne bougent pas, observa-t-elle calmement, ils ne bougent pas. 
Elle se dit que si elle restait assez longtemps immobile, peut-tre remueraient-ils, eux, mais elle eut beau attendre, rien de tel ne se passa. Je m'aperus alors qu'elle n'avait pas de chaussures. C'est bizarre de remarquer ce genre de choses. Sans doute essayais-je d'viter de regarder son visage compltement dfait.
Liesel fit un pas en avant. Elle ne voulait pas aller plus loin, mais elle se fora  continuer. Elle s'approcha de Hans et de Rosa et s'assit entre eux deux. Elle prit la main de Rosa et s'adressa  elle.
 Tu te rappelles quand je suis arrive, Maman ? Je pleurais et je m'accrochais au portail. Tu te souviens de ce que tu as dit aux gens dans la rue ?  Sa voix se mit  trembler.  Tu leur as dit : "Qu'est-ce que vous regardez comme a, bande de trous du cul ?"  Elle lui caressa le poignet.  Maman, je sais que tu... J'tais contente quand tu es venue  l'cole m'annoncer que Max s'tait rveill. Tu sais que je t'ai vue avec l'accordon de Papa ?  La main de Rosa commenait  devenir rigide sous ses doigts.  Tu tais belle, Maman. Seigneur, tu tais magnifique, Maman. 

De nombreux moments d'vitement
Papa. Elle ne voulait pas, elle ne pouvait pas regarder Papa.
Pas encore. Pas maintenant.

Papa tait un homme au regard d'argent, pas au regard mort.
Papa tait un accordon.
Mais son soufflet tait vide.
Rien n'y entrait, rien n'en sortait.

Liesel commena  se balancer. Une note aigu resta emprisonne dans sa gorge jusqu'au moment o elle fut enfin capable de se tourner.
Vers Hans.

Incapable de me retenir, je m'avanai pour mieux la voir et je compris alors que cet homme tait l'tre qu'elle aimait le plus au monde. Elle caressait son visage du regard, en suivant l'un des sillons qui creusaient ses joues. Hans Hubermann s'tait assis auprs d'elle dans la salle de bains et lui avait appris  rouler une cigarette. Il avait donn du pain  un homme mort dans la rue de Munich. Et lui avait dit de continuer  lire dans l'abri. S'il ne l'avait pas fait, peut-tre n'aurait-elle pas fini par crire dans le sous-sol.
Papa - l'accordoniste - et la rue Himmel.
L'une ne pouvait exister sans l'autre, car, pour Liesel, tous deux taient un port d'attache. Oui, voil ce qu'tait Hans Hubermann pour Liesel Meminger.
Elle se retourna et s'adressa aux sauveteurs de la LSE.
 S'il vous plat, pourriez-vous me donner l'accordon de mon papa ? 
Aprs quelques instants de confusion, l'un des plus gs apporta le vieil tui. Elle l'ouvrit et en retira l'instrument abm, qu'elle dposa auprs du corps de Hans.  Tiens, Papa. 
Et parce que c'est quelque chose que j'ai pu voir de nombreuses annes plus tard - une vision chez la voleuse de livres elle-mme -, je peux vous dire qu'en cet instant, agenouille auprs de Hans Hubermann, elle le vit se lever et jouer de l'accordon. Il enfila l'instrument et, sur les alpages des maisons dvastes, il joua, son regard d'argent empreint de bont, une cigarette au coin des lvres. Il fit mme une fausse note et en rit gentiment. Le soufflet respirait et l'homme de haute taille jouait une dernire fois pour Liesel Meminger, tandis que le ciel tait lentement retir du fourneau.
Continue  jouer, Papa.
Papa s'arrta.
Il laissa tomber l'accordon et ses yeux d'argent continurent  rouiller. Il n'y avait plus maintenant qu'un corps gisant  terre. Liesel le souleva et le serra dans ses bras. Elle pleura sur l'paule de Hans Hubermann.
 Adieu, Papa. Tu m'as sauve. Tu m'as appris  lire. Personne ne joue comme toi. Je ne boirai plus jamais de champagne. Personne ne joue comme toi. 
Ses bras ne pouvaient se dtacher de lui. Elle lui embrassa l'paule, incapable de contempler plus longtemps son visage, et elle le reposa.
La voleuse de livres sanglota jusqu' ce qu'on l'emmne avec douceur.

Plus tard, les sauveteurs se souvinrent de l'accordon, mais personne ne remarqua le livre.
Ce n'tait pas le travail qui manquait et La Voleuse de livres fut pitin de nombreuses fois en mme temps que d'autres objets, avant d'tre ramass sans un regard et jet sur le dessus d'une benne  ordures. Juste avant le dpart de la benne, j'y grimpai d'un geste vif et le prit dans ma main.
Une chance que j'aie t l.
Qu'est-ce que je raconte encore ? Je me trouve au moins une fois dans la plupart des endroits et, en 1943, j'tais  peu prs partout.

pilogue
La dernire couleur

Avec :
Liesel et la Mort - quelques larmes sur un visage de bois - Max - et quelqu'un qui transmet

Liesel et la mort

Tout cela s'est pass il y a bien des annes, et pourtant, le travail ne manque toujours pas. Le monde est une usine, je vous prie de le croire. Le soleil le fait bouillonner, les humains le gouvernent. Et je suis toujours l. Je les emporte.
Quant  la suite de cette histoire, je ne vais pas tourner autour, parce que je suis lasse, terriblement lasse. Je vais la raconter le plus simplement possible.

Un dernier fait
Il faut que je vous dise que la voleuse de livres est morte seulement hier.

Liesel Meminger a vcu jusqu' un ge avanc, loin de Molching et des morts de la rue Himmel.
Elle est morte dans un faubourg de Sydney. La maison tait au 45 de la rue, le mme numro que l'abri des Fiedler, et le ciel de l'aprs-midi tait d'un bleu idal. Comme l'me de son papa, celle de Liesel s'tait redresse et m'attendait.

Dans ses ultimes visions, sont apparus ses trois enfants, ses petits-enfants, son mari et la longue liste des existences qui s'taient mles  la sienne. Parmi elles, lumineuses comme des lanternes, il y avait Hans et Rosa Hubermann, son frre, et le garon dont les cheveux auraient  jamais la couleur des citrons.

Mais d'autres visions taient galement prsentes.
Venez. Je vais vous raconter une histoire.
Je vais vous montrer quelque chose.

Du bois dans l'aprs-midi

Une fois la rue Himmel dgage, Liesel n'avait nulle part o aller.  La fille  l'accordon , comme les sauveteurs l'avaient baptise, fut emmene au commissariat, o les policiers se demandrent ce qu'ils allaient bien pouvoir faire d'elle.
Elle tait assise sur une chaise inconfortable. L'accordon la regardait par un trou de l'tui.
Au bout de trois heures, le maire et une femme aux cheveux flous se prsentrent.  Il parat qu'on a retrouv une jeune survivante dans la rue Himmel , dit la femme.
Un policier pointa le doigt.

Tandis qu'ils descendaient les marches du commissariat, Ilsa Hermann proposa de porter l'tui, mais Liesel refusa de le lcher.  quelques centaines de mtres de la rue de Munich, une frontire sparait nettement les gens qui avaient t bombards de ceux qui avaient t pargns.
Le maire se mit au volant.
Ilsa Hermann monta  l'arrire de la voiture avec Liesel.
Elle prit sa main pose sur l'tui de l'accordon, qui tait plac entre elles, et Liesel la laissa faire.

Dans sa douleur, Liesel aurait pu rester silencieuse, mais elle eut la raction inverse. Installe dans la ravissante chambre d'amis de la maison du maire, elle parla -  elle-mme - jusque tard dans la nuit. Elle mangea, un peu seulement. Ce qu'elle ne fit pas du tout, c'est se laver.
Quatre jours durant, elle promena les vestiges de la rue Himmel sur les tapis et les parquets du 8, Grande Strasse. Elle dormit beaucoup, d'un sommeil sans rves, et, la plupart du temps, elle regretta de se rveiller. Quand elle dormait, elle oubliait tout.
Le jour des obsques, elle n'avait toujours pas pris de bain et, poliment, Ilsa Hermann lui demanda si elle souhaitait le faire. Auparavant, elle s'tait borne  lui montrer la salle de bains et  lui donner une serviette.
Les personnes prsentes  l'enterrement de Hans et de Rosa Hubermann parlrent toujours de cette jeune fille qui y assistait, revtue d'une jolie robe et couverte de la poussire de la rue Himmel. Le bruit courut aussi que, quelques heures plus tard, elle s'tait plonge tout habille dans l'eau de l'Amper et avait dit quelque chose de bizarre.
Quelque chose  propos d'un baiser.
Quelque chose  propos d'une Saumensch.
Combien de fois devait-elle dire adieu ?

Les semaines, puis les mois taient passs et la guerre avait continu  faire rage. Au plus noir de son chagrin, Liesel voquait ses livres, surtout ceux qui avaient t faits pour elle et celui qui lui avait sauv la vie. Un matin,  nouveau en tat de choc, elle tait mme retourne rue Himmel pour les retrouver, mais il n'y avait plus rien. Impossible de gurir de ce qui tait arriv. Cela prendrait des dcennies. Le temps d'une longue vie.

Pour la famille Steiner, il y eut deux crmonies. La premire pour leur enterrement, la seconde au retour d'Alex Steiner, quand il bnficia d'une permission aprs le bombardement.
Depuis qu'il avait appris la nouvelle, Alex n'tait plus que l'ombre de lui-mme.
 Si seulement j'avais laiss Rudy aller  cette cole, Seigneur Jsus !  avait-il dclar.
On sauve quelqu'un. 
On le tue.
Comment aurait-il pu savoir ?
Il ne savait qu'une chose, c'tait qu'il aurait tout donn pour se trouver rue Himmel cette nuit-l afin que Rudy, et non lui-mme, ait eu la vie sauve.
C'est ce qu'il confia  Liesel sur les marches du 8, Grande Strasse, o il venait de se prcipiter en apprenant qu'elle tait vivante.

Ce jour-l, sur les marches, le coeur d'Alex Steiner se fendit.
Liesel lui dit qu'elle avait embrass Rudy sur la bouche. Cela la gnait, mais elle pensait qu'il aimerait l'apprendre. Un sourire entailla son visage de bois, sur lequel roulrent des larmes rigides. Dans la vision de Liesel, le ciel que je vis tait gris et brillant. Une aprs-midi d'argent.

Max

La guerre termine, lorsque Hitler se fut remis entre mes mains, Alex Steiner rouvrit sa boutique de tailleur. Il ne gagnait pas d'argent, mais cela l'occupait quelques heures par jour. Souvent, Liesel l'accompagnait. Ils passaient beaucoup de temps ensemble. Souvent, aprs la libration de Dachau, ils allaient  pied jusqu'au camp, mais les Amricains les refoulaient.

Finalement, en octobre 1945, un homme au regard humide, aux cheveux comme des plumes et au visage ras de prs pntra dans le magasin. Il s'approcha du comptoir et posa une question.  Y a-t-il ici quelqu'un qui s'appelle Liesel Meminger ?
 Oui, elle est dans l'arrire-boutique , rpondit Alex. Puis, pour ne pas risquer une fausse joie, il ajouta :  Qui la demande ? 

Liesel apparut.
En larmes, ils s'treignirent et tombrent  genoux.

Quelqu'un qui transmet

C'est vrai, j'ai vu beaucoup de choses en ce monde. J'assiste aux plus grands dsastres et je travaille pour les pires brigands.
Mais il existe d'autres moments.
Il existe une multitude d'histoires (pas tant que a, en fait, comme je l'ai dj laiss entendre) que j'autorise  me distraire pendant mon travail, comme le font les couleurs. Je les rcolte dans les endroits les plus pouvantables, les plus improbables, et je veille  m'en souvenir tout en vaquant  mes occupations. La Voleuse de livres en fait partie.

Quand je me suis rendue  Sydney et que j'ai emport Liesel, j'ai enfin pu faire quelque chose que j'attendais depuis longtemps. Je l'ai pose  terre et nous avons march le long d'Anzac Avenue, prs du terrain de football. J'ai alors sorti de ma poche un vieux livre noir couvert de poussire.
La vieille dame n'en croyait pas ses yeux. Elle l'a pris en main et a demand :  C'est vraiment lui ? 
J'ai approuv d'un signe de tte.
Fbrilement, elle a ouvert La Voleuse de livres et s'est mise  le feuilleter.  Je n'arrive pas  le croire !  Le texte avait pli, mais elle a pu lire les mots qu'elle avait crits. Les doigts de son me ont touch l'histoire qu'elle avait couche sur le papier tant d'annes auparavant, dans le sous-sol de la rue Himmel.
Elle s'est assise sur le trottoir et j'en ai fait autant.
 L'avez-vous lu ?  m'a-t-elle demand, sans me regarder. Elle avait les yeux fixs sur les mots.
J'ai hoch affirmativement la tte.  Plusieurs fois.
 Avez-vous pu la comprendre ? 
 ce moment-l, il y a eu un grand silence.
Des voitures passaient sur l'avenue. Leurs conducteurs taient des Hitler, des Huberman, des Max, des assassins, des Diller et des Steiner...
J'aurais aim parler  la voleuse de livres de la violence et de la beaut, mais qu'aurais-je pu dire qu'elle ne st dj  ce sujet ? J'aurais aim lui expliquer que je ne cesse de surestimer et de sous-estimer l'espce humaine, et qu'il est rare que je l'estime tout simplement. J'aurais voulu lui demander comment la mme chose pouvait tre  la fois si laide et si magnifique, et ses mots et ses histoires si accablants et si tincelants.
Rien de tel n'est sorti de ma bouche.
Tout ce dont j'ai t capable, ce fut de me tourner vers Liesel Meminger et de lui confier la seule vrit que je connaisse. Je l'ai dite  la voleuse de livres. Je vous la dis maintenant.

Une ultime note de votre narratrice
Je suis hante par les humains.

Remerciements

En premier lieu, je tiens  remercier Anna McFarlane (qui est aussi chaleureuse que bien informe) et Erin Clarke (pour la pertinence de ses conseils et sa gentillesse). Bri Tunnicliffe mrite galement une mention spciale pour m'avoir support et pour avoir bien voulu croire que je tiendrais mes dlais.
Toute ma gratitude  Trudy White, qui a illustr ce texte. C'est un honneur pour moi d'avoir bnfici de sa grce et de son talent.
Un grand merci  Melissa Nelson, qui a rendu facile en apparence une tche qui ne l'tait pas. Ce n'est pas pass inaperu.
Ce livre n'aurait pas vu le jour non plus sans Cate Paterson, Nikki Christer, Jo Arrah, Anyez Lindop, Jane Novak, Fiona Inglis et Catherine Drayton. Je ne les remercierai jamais assez du temps qu'elles ont consacr  ce livre et  moi-mme.
Je remercie galement le Jewish Museum de Sydney, l'Australian War Memorial, Doris Seider du muse du Judasme de Munich, Andreus Heusler des Archives municipales de Munich et Rebecca Biehler (pour ses informations sur les pommiers).
Ma reconnaissance va galement  Dominika Zusak, Kinga Kovacs et Andrew Janson pour leurs encouragements et leur constance.
Enfin, je dois tout particulirement remercier Lisa et Helmut Zusak, pour les histoires que nous avons du mal  croire, pour les rires, et pour m'avoir montr une autre face des choses.

